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Cette réponse s'inscrivait dans le cadre de la préparation des Etats Généraux qui seront ouverts le 5 mai 1789.

 

REPONSE DE LA COMMUNAUTE DES VAUX - 11 AVRIL 1789
Hameau de Veynes, dépendant de la Chartreuse de Durbon

 

Observations que prennent la liberté de faire les malheureux habitants de Vaux, terroir de Durbon, paroisse de Montmaur, et taillables du bourg de Veynes, à nosseigneurs des Etats, tenant la Commission intermédiaire à Grenoble, en suite de la notice qu'ils ont eue des lettres écrites par Messieurs les Procureurs généraux, syndics des Etats du Dauphiné, aux communautés de la province, par lesquelles ils ont appris que c'était par devant nos dits seigneurs que chaque communauté, village et hameau devait faire connaître ses besoins, et, en même temps, donner l'état et la situation du pays qu'ils habitent ; en conséquence, les soussignés prennent la liberté d'observer à nosseigneurs des Etats :

1. Le village de Vaux est situé dans un vallon, partie en montagne, partie en plaine, éloigné du bourg de Veynes d'une grande lieue. Son étendue est d'environ trois quarts de lieue en longueur et d'une demi lieue de diamètre, y compris les montagnes. Il est composé de 20 habitants [NdR : familles ou foyers], qui forment environ 130 âmes. Le terrain est très ingrat et ne produit au cultivateur qu'à force de travail et d'engrais, sa production ne pouvant arriver, année commune, qu'à trois pour un et même souvent moins, par rapport à la quantité des neiges qui tombent dans le susdit endroit, qui, le plus souvent, leur étouffent leur récolte. Il n'y a dans ce village que des terres labourables, la plupart situées dans la montagne, et quelques prairies arrosables. Il n'y a aucune vigne, ni arbres fruitiers ; tout se réduit à la récolte du blé seigle, quelque peu de froment, quelque peu d'avoine et quelques grains transaux.

2. Parmi les vingt habitants qui composent le village de Vaux, il n'y en a que deux qui ont quelque peu de blé de reste, après en avoir pris ce qui leur est nécessaire pour leur consommation ; parmi les dix-huit habitants [NdR : familles ou foyers] restants, il n'y en a aucun qui en ait pour son usage, et il en manque à tous, à qui plus, à qui moins, en sorte que ces habitants [NdR : familles ou foyers] sont obligés de faire l'achat du blé qui leur manque, au bourg de Veynes, où il y a deux marchés par semaine.

3. Il n'y a dans le village ni médecin, ni chirurgien, ni accoucheuse, et lorsque les habitants ont besoin de ces personnes, ils ont recours à celles qui sont établies au lieu de Veynes.

4. Il n'y a, non plus, aucun artiste vétérinaire ni maréchal expert, et lorsque les habitants ont besoin du secours de ces personnes, ils ont encore recours aux maréchaux établis à Veynes.

5. Le genre de bétail que tiennent les habitants de Vaux ne consiste qu'à 4 juments, quelques bourriques ou ânesses, 6 paires de petits bœufs, en tout, les autres habitants étant obligés, très souvent, de les vendre du moment que les semailles sont finies, et très souvent à perte, par la raison qu'ils n'ont pas de quoi les nourrir pendant l'hiver. Ils tiennent encore quelque peu d'avérage [NdR : ovins], mais ils auraient du terrain pour en tenir davantage si leurs facultés le leur permettaient. Le pays est même très sain pour ce genre de bétail, ne craignant exactement que le ravage qui peut être occasionné par les loups. Leur montagne est superbe, ils l'ont possédée de tous les temps en toute propriété, mais ils ont été privés de la faculté de jouir de cette montage, soit pour y faire pâturer leurs bestiaux et pour y ramasser de l'herbe pour nourrir leurs bestiaux pendant l'hiver, et ils ont été privés de leurs droits par les Pères Chartreux de la Chartreuse de Durbon, lesquels, sans droit ni titre légitime, se sont appropriés cette montagne au préjudice des habitants de Vaux, et en ont expulsé ces mêmes habitants, en y tenant jusqu'à douze gardes armés de fusils, pour empêcher ces mêmes habitants d'user du droit qu'ils avaient dans la susdite montagne, mais ce n'est pas encore la seule vexation que ces habitants ont éprouvée de la part des Chartreux.

6. Anciennement le lieu de Vaux appartenait au seigneur baron de Montoban, et c'est de M. de MONTAUBAN que les Chartreux ont acquis les droits qu'ils avaient sur lesdits habitants ; ils payaient la dîme de leurs terres au prieur de Montmaur, et le dernier auquel ses habitants ont payé la dîme était un nommé M. de SEGUIN. Cette dîme a toujours été payée jusqu'en l'année 1571, à la cote seizième et en gerbes, ainsi qu'il serait facile d'en justifier nosseigneurs des Etats, s'ils le désiraient. On ne sait par quelle fatalité, ni par quel droit inouï les Chartreux, qui représentent le prieur SEGUIN, ont porté cette dîme, aujourd'hui, à la cote sixième ; les habitants de Vaux se sont souvent récriés sur cette surcharge, mais les plaintes qu'ils ont formées pour cet objet n'ont produit aucun effet ; les Chartreux les ont toujours éloignés, sous les menaces les plus terribles, ce qui n'est point du tout digne de leur état, et, enfin, ces malheureux habitants, auxquels les Chartreux ont enlevé furtivement et force tous les titres qu'ils pouvaient avoir, pour établir que la quotité de la dîme n'était payable qu'à la cote sixième, ont été obligés de se réduire au silence et, cependant, de payer toujours la surcharge que les Chartreux leur ont imposée, sans titre ni raison légitime. Tous ces motifs paraissent mériter l'attention de nosseigneurs des Etats ; c'est aussi avec la plus grande confiance que ces malheureux habitants prennent la liberté de réclamer leur protection, en les suppliant de vouloir bien leur prêter une main secourable pour les tirer de l'oppression où ils se trouvent.

7. Les habitants de Vaux avaient anciennement un bois, appelé le bois de Chouvet, qui appartenait en toute propriété aux habitants et qui se trouvait complanté de bois fayard et de bois de sapin de toute beauté, et duquel les habitants avaient soin dans tous les temps. Indépendamment de ce, ces mêmes habitants avaient encore le droit de bûcherer dans d'autres bois qui avoisinent leur territoire, et que les Chartreux prétendent leur appartenir, mais, par une fatalité et une démarche qui n'a d'exemple, les Chartreux les ont privés, non seulement du droit de bûcherer dans les bois qui les avoisinent, mais ils se sont encore emparés du bois de Chouvet, appartenant aux habitants, et dont la plupart est taillable, en ont privé les habitants et en font garder les avenues avec des gens armés, en sorte que, dans ce moment, les malheureux habitants qui se trouvent avoir besoin des susdits bois, soit pour se bâtir, soit pour se chauffer, soit pour faire des outils aratoires, sont obligés de les acheter des Chartreux, et très chèrement, ce qui est une injustice des plus frappantes, attendu, d'un côté, que le principal bois leur appartenait en propre et était taillable, et que, de l'autre, ils avaient le droit de bûcherer dans les autres bois, ayant été privés de tous leurs droits depuis environ vingt-cinq ou trente ans, et c'est depuis cette époque que les Chartreux se sont emparés clandestinement de tous les susdits bois, ils en font faire des abattis considérables qu'ils vendent aux uns et aux autres, au détriment des malheureux habitants ; lesquels supplient nosseigneurs des Etats de prendre cet objet en considération et de leur faire rendre la justice qui leur est due.

8. Observent encore les habitants, qu'à raison de la dîme dont ils ont ci devant parlé, il y a un procès pendant devant la Cour, dans lequel Me JAZQUEMET occupait pour les habitants, et Me PÉRETON pour les Chartreux ; lequel les habitants n'ont pu faire décider, par rapport à l'indigence où ils se trouvent ; suppliant nosseigneurs des Etats de vouloir bien s'intéresser pour eux, pour le leur faire terminer.

9. Tout le village de Vaux est dispersé en pelotons de six en six maisons, de quatre en quatre et de trois en trois ; toutes leurs maisons sont couvertes en chaume. Il n'y a aucune carrière d'ardoises, ni de tuiles creuses, dans le susdit endroit ; il y a une fabrique de tuiles creuses dans le territoire d'Oze, à une grande lieue et demie de distance du lieu de Vaux ; on vend ces tuiles creuses 5 livres le cent, prises sur place, ce qui les porterait à 8 livres le cent rendues au lieu de Vaux. Les habitants désireraient fort de se couvrir en tuiles creuses, si le Gouvernement avait la bonté de leur accorder quelque indemnité pour cet objet.

10. Le village de Vaux paye ses impositions, partie au lieu de Veynes et partie au lieu de Montmaur, lesquelles peuvent arriver, année commune, à la somme d'environ 800 livres pour le tout.

11. Indépendamment des impositions royales foncières, les habitants payent encore aux Chartreux, pour droit de cense, une émine blé froment et une demi émine avoine par chaque habitant ; les Chartreux perçoivent ce droit, à ce qu'ils disent, pour droit de fourrage.

12. Le territoire est traversé par plusieurs ravins, dont le principal est appelé Labéouex, qui traverse le territoire du village et cause des dommages très considérables aux habitants, et leur emporte très souvent la meilleure qualité de terrain qu'ils aient.

13. Les habitants sont tous paroissiens de la paroisse de Montmaur, éloignée de près d'une lieue, étant obligés de traverser et de suivre le torrent de Labéouex, pour se rendre aux offices divins ; ce qui est très dangereux et très à craindre en hiver par rapport aux tempêtes et inondations ; le curé de Montmaur fait le service spirituel du lieu de Vaux ; il s'y rend très rarement, et quelquefois, même, il refuse de s'y rendre pour administrer les sacrements, en disant qu'il ne retire rien des Chartreux, et il arrive très souvent que plusieurs personnes décèdent sans avoir reçu les sacrements, et qu'on est obligé de garder le cadavre pendant plusieurs jours pour ne pouvoir le transporter à Montmaur pour le faire inhumer, attendu la difficulté qu'il y a, très souvent, de pouvoir traverser le torrent de Labéouex. Il serait cependant facile d'obvier à cet inconvénient en établissant un prêtre résidant au lieu de Vaux, avec la circonstance remarquable que la dîme que les habitants payeront à la cote seizième serait suffisante et au delà pour l'entretien d'un prêtre résidant ; et, à l'égard de la maison presbytérale, la restitution que doivent leur faire les Chartreux de la surcharge qu'ils ont prise sur eux serait assez suffisante pour remplir cet objet. A toutes fins, les habitants se chargeraient volontiers de faire eux-mêmes construire cette maison, observant que la dîme que retirent aujourd'hui les Chartreux se porte à une somme de près de 1000 livres, sur le pied du sixième, et sur le pied du seizième, à laquelle ils ne sont tenus que de l'acquitter, elle se porterait à la somme de 400 livres, ce qui serait suffisant et au delà pour avoir un prêtre résidant ; avec la circonstance encore qu'il y a une chapelle, qui est garnie de tous les ornements et vases sacrés pour le service divin, et tout quoi appartient aux habitants.

Telles sont, Nosseigneurs, les observations que nous avons cru devoir vous faire, d'après les rapports qui nous ont été faits, de la vigilance et du zèle avec lequel vous vous portiez à prêter une main secourable aux malheureux ; lesquelles observations nous certifions sincères et véritables, et nous sommes soussignés, ceux qui l'avons su, les autres illettrés ; à Vaux, ce 11 avril 1789.

Signé : ROBERT, J. MÉTALLIER, J. TACHET, B. MÉTALLIER,
P. PELLOUX, J. BERMOND, J. CORNAND, J. MÉTALLIER.