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Les Vaux et Durbon

Le monastère de Durbon fut fondé par Dom Lazare, disciple de Saint Bruno, en 1116, sur le territoire de Saint Julien en Bochaine, à quelques kilomètres au nord ouest des Vaux.

Les chartes de Durbon sont précieuses pour connaître l'évolution du monastère qui se lança très rapidement dans une politique d'acquisition pour agrandir son domaine forestier, ses pâturages et ses terres.

C'est ainsi que vers 1180-1200, l'évêque de Gap, dans une charte, accorda à la chartreuse l'autorisation d'acquérir des propriétés dans le mandement de Vaux, terroir de Montmaur (1). L'évêque de Gap interviendra encore à la fin du XIIème siècle en confirmant la donation que « noble Artaud et ses hoirs » avaient faite à Durbon des propriétés de Vaux.

Le monastère s'est immédiatement heurté aux seigneurs locaux ; les démêlés parfois sanglants avec les Montauban dans les années 1300, puis 1500, ont marqué l'histoire. Mais les chartreux de Durbon et les nobles s'affrontaient pour asseoir leur autorité et engranger des revenus. Quant aux habitants des Vaux, ils jugeaient ainsi la présence des moines :

La montagne des habitants des Vaux est superbe, ils l'ont possédée de tous les temps en toute propriété, mais ils ont été privés de la faculté de jouir de cette montage, soit pour y faire pâturer leurs bestiaux et pour y ramasser de l'herbe pour nourrir leurs bestiaux pendant l'hiver, et ils ont été privés de leurs droits par les Pères Chartreux de la Chartreuse de Durbon, lesquels, sans droit ni titre légitime, se sont appropriés cette montagne au préjudice des habitants de Vaux, et en ont expulsé ces mêmes habitants, en y tenant jusqu'à douze gardes armés de fusils, pour empêcher ces mêmes habitants d'user du droit qu'ils avaient dans la susdite montagne, mais ce n'est pas encore la seule vexation que ces habitants ont éprouvée de la part des Chartreux .

Anciennement le lieu de Vaux appartenait au seigneur baron de Montoban [sic], et c'est de M. de MONTAUBAN que les Chartreux ont acquis les droits qu'ils avaient sur lesdits habitants ; ils payaient la dîme de leurs terres au prieur de Montmaur, et le dernier auquel ses habitants ont payé la dîme était un nommé M. de SEGUIN. Cette dîme a toujours été payée jusqu'en l'année 1571, à la cote seizième et en gerbes, ainsi qu'il serait facile d'en justifier nosseigneurs des Etats, s'ils le désiraient. On ne sait par quelle fatalité, ni par quel droit inouï les Chartreux, qui représentent le prieur SEGUIN, ont porté cette dîme, aujourd'hui, à la cote sixième ; les habitants de Vaux se sont souvent récriés sur cette surcharge, mais les plaintes qu'ils ont formées pour cet objet n'ont produit aucun effet ; les Chartreux les ont toujours éloignés, sous les menaces les plus terribles, ce qui n'est point du tout digne de leur état.

Les habitants de Vaux avaient anciennement un bois, appelé le bois de Chouvet, qui appartenait en toute propriété aux habitants et qui se trouvait complanté de bois fayard et de bois de sapin de toute beauté, et duquel les habitants avaient soin dans tous les temps. Indépendamment de ce, ces mêmes habitants avaient encore le droit de bûcherer dans d'autres bois qui avoisinent leur territoire, et que les Chartreux prétendent leur appartenir, mais, par une fatalité et une démarche qui n'a d'exemple, les Chartreux les ont privés, non seulement du droit de bûcherer dans les bois qui les avoisinent, mais ils se sont encore emparés du bois de Chouvet, appartenant aux habitants, et dont la plupart est taillable, en ont privé les habitants et en font garder les avenues avec des gens armés, en sorte que, dans ce moment, les malheureux habitants qui se trouvent avoir besoin des susdits bois, soit pour se bâtir, soit pour se chauffer, soit pour faire des outils aratoires, sont obligés de les acheter des Chartreux, et très chèrement, ce qui est une injustice des plus frappantes.

On comprend mieux les « malheureux habitants des Vaux » qui concluaient :

Tous ces motifs paraissent mériter l'attention de nosseigneurs des Etats ; c'est aussi avec la plus grande confiance que ces malheureux habitants prennent la liberté de réclamer leur protection, en les suppliant de vouloir bien leur prêter une main secourable pour les tirer de l'oppression où ils se trouvent.

ou encore :

Les malheureux habitants supplient nosseigneurs des Etats de prendre cet objet en considération et de leur faire rendre la justice qui leur est due.

C'est en 1245 que GARNIER, prieur de la Chartreuse, cède la chapelle de sainte Philomène au prieur de Montmaur en échange des dîmes du territoire de Vaux. A cette époque le domaine des chartreux comprend, entre autres, le Grand Vaux, le Petit Vaux et la montagne de Tombarel. Mais, la délimitation des domaines n'est pas très précise dans les actes ; et c'est ainsi que la terre des Vaux opposa pendant plus de cinq siècles les chartreux et les habitants, sans parler des seigneurs. Les droits de ramasser du bois (bûcherage), de mener paître les troupeaux (paquerage) et de cultiver les terres furent à l'origine de multiples conflits et procès dont la liste est interminable. La chartreuse de Durbon et les communautés de Montmaur et Veynes se sont fait une guerre juridique sans merci pour les Vaux.

Le 15 juillet 1322, Humbert TAPAREL, notaire à Veynes, se déplaça jusqu'aux Vaux pour faire entendre la sentence de trois sages : le territoire des Vaux dépendait de Durbon et il fallait payer la dîme aux chartreux (2). Le calme ne revint pas pour autant ; des années et des siècles de conflits s'écouleront encore et ce n'est qu'après la Révolution, lors de la vente de Durbon, en avril 1791, que Le Petit Vaux et Tombarel échurent à Veynes et le Grand Vaux à Montmaur

« La passion d'augmenter ses revenus était entrée dans la maison de Durbon » écrivait la communauté de Montmaur.

 

Les bâtiments de Durbon aux Vaux

Au Grand Vaux les chartreux possédaient une grange  (3), toujours existante, et une seyte : scierie située au bord de l'eau qui fournissait l'énergie. La scierie produisait le bois à l'usage local des chartreux. La scie aujourd'hui visible dans la grange du Grand Vaux en est la lointaine descendante.

 

Le mur de la grange du Grand Vaux porte encore la marque de la Chartreuse de Durbon : un globe surmonté de la croix tréflée.

Le symbole actuel des Chartreux

le symbole actuel de l'ordre

La vingtaine de religieux et de frères de la chartreuse a besoin de revenus pour assurer sa vie matérielle : bâtiments, vêtements, nourriture, chauffage, … objets du culte, livres religieux, … soins, … sans parler de celle des nombreuses personnes qui séjournent au monastère : hôtes, pèlerins et mendiants, hommes d'affaires, artisans, médecins et chirurgiens-barbiers,  … Ces revenus proviennent du vaste domaine agricole et forestier de Durbon.

Mais il n'est pas question pour les religieux d'exploiter directement ce domaine qui est arrenté [loué] par des rentiers [locataires] qui signent un arrentement [contrat] avec le monastère. La grange du Grand Vaux était une composante essentielle du domaine. Les zones fraîches et humides du vallon des Vaux sont propices à la culture et aux prairies ; cependant, les précipitations sont irrégulières et certaines zones, près du Petit Vaux, sont marécageuses car mal drainées. Plus de quarante hectares de jardins, prés et terres, entre 1 000 et 1 500 mètres d'altitude, composaient le domaine des Vaux.

Les chartes de Durbon permettent de suivre l'histoire de la grange du Grand Vaux (4). En voici quelques épisodes :

  • Dès 1203, les chartes mentionnent déjà la grange de Vaux.

  • Le plus ancien arrentement remonte à 1347 ; le dernier date du 6 avril 1762. Les rentiers s'appellent METALLIER, BERMOND, JEAN, GARCIN, ODDOU, LAURENS, ROBERT, LIOTARD, … L'arrentement de 1537 de Jehan MARCHAND décrit minutieusement les divers types de terres, de cultures, d'arbres, d'animaux, de fromages, de bâtiments, ainsi que les soins qui doivent leur être apportés, l'état des lieux au début du contrat et les conditions de restitution, ainsi que les redevances et rémunérations du rentier. On y trouve la mention :

    … si les bœufs viennent à mourir, maladies ou attaques des loups ... [!]

  • En 1595, le procureur de Durbon écrit :

    Faut bâtir la maison de l'arrentement de Vaux, brûlée jà de longtemps.

    L'arrentement du 25 février 1597 donne la description de l'actuelle grange de Vaux. En effet, les rentiers, André et Pierre BERMOND, doivent « faire réédifier et construire la maison dudit Vaux à présent ruinée ». Le bâtiment à construire est décrit dans un texte de plus de cent vingt lignes qui inclut la rémunération et les obligations des rentiers.

  • En 1620, le prieur Dom Edmond MARTIN écrit :

    Vaux est la première et principale grange de la maison

    Un four vient d'y être construit, sans doute celui qui existe encore de nos jours face à la grange.

  • En mars 1622, les soldats de MONTFORT, lieutenant de MONTBRUN, général huguenot, s'emparent du blé stocké à la grange des Vaux.

  • En 1631, la rente de 250 livres ne peut être payée :

    La disette et la contagion qui y a été où sont morts la plus grande partie des habitants qui n'ont eu le moyen de semer aux terres comme à l'accoutumée ont été cause que ne l'avons pu arrenter davantage ne trouvant qui le voulut arrenter.

  • L'arrentement de Vaux en 1643 décrit les diverses pièces de la grange : la chambre où on demeure, la chambre de la voûte de dessous, la chambre du galetas, les étables, le gas [bergerie ou parc], le four. Toutes ces pièces existent encore au Grand Vaux. Une grange annexe est édifiée en 1655 au col de la Souchière. Une chapelle « qui jouxte la grange de Vaux » est mentionnée en 1691, mais ne peut être située aujourd'hui.

  • En 1729, Vaux apporte le revenu le plus élevé parmi la quinzaine d'établissements du domaine du monastère : 1 282 livres, soit 16% du montant total.

Le dernier habitant du Grand Vaux est mort à la fin des années 1990. Solitaire, il y vivait dans des conditions d'un autre âge.

Les habitants des Vaux et la religion

Les griefs des habitants des Vaux à l'égard des chartreux de Durbon étaient nombreux et leur rancœur était vive. Malgré cela, les habitants des Vaux gardaient un attachement profond pour la religion catholique. Au XVIIème siècle, les huguenots étaient nombreux à Veynes, essentiellement dans la noblesse et les classes moyennes (notaires, apothicaires, marchands, …) ; il y en avait très peu dans le village de Montmaur, il n'y en avait pas aux Vaux. Reportons-nous à la « Réponse de la Communauté des Vaux du 11 avril 1789 » :

 

Les habitants sont tous paroissiens de la paroisse de Montmaur, éloignée de près d'une lieue, étant obligés de traverser et de suivre le torrent de Labéouex [sic] pour se rendre aux offices divins ; ce qui est très dangereux et très à craindre en hiver par rapport aux tempêtes et inondations ; le curé de Montmaur fait le service spirituel du lieu de Vaux ; il s'y rend très rarement, et quelquefois, même, il refuse de s'y rendre pour administrer les sacrements, en disant qu'il ne retire rien des Chartreux, et il arrive très souvent que plusieurs personnes décèdent sans avoir reçu les sacrements, et qu'on est obligé de garder le cadavre pendant plusieurs jours pour ne pouvoir le transporter à Montmaur pour le faire inhumer, attendu la difficulté qu'il y a, très souvent, de pouvoir traverser le torrent de Labéouex [sic]. Il serait cependant facile d'obvier à cet inconvénient en établissant un prêtre résidant au lieu de Vaux, avec la circonstance remarquable que la dîme que les habitants payeront à la cote seizième serait suffisante et au delà pour l'entretien d'un prêtre résidant  ; et, à l'égard de la maison presbytérale, la restitution que doivent leur faire les Chartreux de la surcharge qu'ils ont prise sur eux serait assez suffisante pour remplir cet objet. A toutes fins, les habitants se chargeraient volontiers de faire eux-mêmes construire cette maison, observant que la dîme que retirent aujourd'hui les Chartreux se porte à une somme de près de 1 000 livres, sur le pied du sixième, et sur le pied du seizième, à laquelle ils ne sont tenus que de l'acquitter, elle se porterait à la somme de 400 livres, ce qui serait suffisant et au delà pour avoir un prêtre résidant ; avec la circonstance encore qu'il y a une chapelle, qui est garnie de tous les ornements et vases sacrés pour le service divin, et tout quoi appartient aux habitants.

Le baptême de la cloche du Petit Vaux.

Nous soussigné, Jean Joseph POUILLARD, ancien curé et archiprêtre d'Aspres les Veynes, bachelier en sainte Théologie et aujourd'hui curé de Montmaur, certifie avoir béni la cloche de la chapelle du Petit Vaux dit Tombarel (que je dessers caritate pastorali) suivant le rituel et pontifical romain par permission de monsieur PUGET vicaire général du diocèse assisté de Mr CHEVALIER, mon secondaire, le vingt septembre [vers 1770], jour de St Arnoulx et lui ay imposé le nom de Marie Sauveterre, la parrein Arnoulx METALLIER, la marreine Marie MAURIN du dit hameau ; en foy de ce J. POUILLARD, curé de la baronnie de Montmaur [le parrain, la marraine et le curé ont signé].

 


  1. Un mandement était une division administrative avec un châtelain seigneurial à sa tête. Mais selon le Dictionnaire topographique de ROMAN, dans la région on ne connaît que les mandements de Montmaur et de Veynes.
  2. Christine ROUX, Histoire de Veynes, Société d'Etudes des Hautes Alpes.
  3. Les "granges" étaient utilisées soit pour y entasser le foin nécessaire aux troupeaux descendus de la montagne, soit en été, dans les hauts pâturages, pour abriter les bergers qui surveillaient les bêtes et fabriquaient le fromage. Plus importantes que les chalets modernes, ces granges comprenaient d'ailleurs plusieurs batiments dont le principal était la fromagerie. Très souvent des cultures s'étendirent autour d'elles  ; plusieurs devinrent d'importantes exploitations agricoles. Thérèse SCLAPERT, Le Haut Dauphiné au moyen âge, S.A. du Recueil Sirey Ed., Paris, 1926.
  4. L'ouvrage de M. Pierre JACQUES LE SEIGNEUR, L'Ordre des Chartreux dans le Diocèse de Gap, a été publié en 2004 dans la collection Analecta Cartusiana. Plus de 450 pages sont consacrées aux chartreuses de Durbon et Bertaud. Cet ouvrage a permis la rédaction du présent résumé de l'histoire de la grange du Grand Vaux.