Joseph Roman a réalisé l'inventaire et l'analyse des documents du moyen âge relatifs au Haut Dauphiné depuis l'an 561 jusqu'en 1500 (1). Selon les archives des Hautes Alpes, en 1245, les deux monastères, Durbon et Berthaud, se querellent au sujet de leurs droits de propriété (1). Le 11 avril 1245, un compromis est signé entre le prieur de Durbon et le procureur de Berthaud. Chacun promet de s'en remettre à la décision de l'évêque de Gap pour le réglement de leur différent. L'évêque, qui se trouve apparement en déplacement à La Roche des Arnauds, rend sa sentence le lendemain. Il fixe la limite des deux chartreuses au torrent de la Béoux. Il semble que cette limite passe sur le territoire de Rabioux, au lieu-dit "La Baume". Un autre document ancien concernant Rabioux est daté du 19 septembre 1248. Il concerne la vente par Guigues Milos, de la Cluse, chevalier, au couvent de Berthaud, Jeanne étant prieure, et Durand Clari, procureur, de ce qu'il possédait de Rabioux à Rioufroid, et de Berthaud à la Béoux, moyennant 16 livres et demie viennoises, un poulain, quelques censes annuelles et quelques terres. Cette vente s'est faite "dans une aire, près du chemin".
Il permet aussi de connaître le nom d'un des premiers habitants du hameau, Henri Denchevers, qui administre les biens de son seigneur et porte le titre de châtelain. Le 30 mars 1348, les moniales, en la personne d'Alays, prieure de Berthaud, louent leur terre de Rabioux pour huit ans moyennant 27 florins d'or à Etienne du Serre. Le témoin de la transaction est Gaucher de Montauban, doyen de Gap. Cependant, trois ans après, une contestation survint entre le fils Guillaume du Serre, d'Agnière, et les chartreusines, comme le montre le compte rendu du jugement en date du 20 janvier 1351 :
Pendant ce temps, la peste qui, au mois de décembre 1347, avait pénétré en Provence, gagna Avignon en Janvier et, se répandant en Dauphiné, y exerça pendant l'année 1348 les plus affreux ravages (2). A l'épidémie succéda la famine (3):
Et les exactions commises par l'évêque de Gap (par ailleurs coseigneur de Brunsel) soulevèrent la population (3):
En 1378, encore l'évêque Jean Artaud et surtout ses officiers, opprimaient les habitants de Gap, malgré les conventions et promesses de ses prédécesseurs. Tous ces événements désorganisent l'économie de la région et entravent la perception des dîmes pendant de nombreuses années. Ainsi le 18 Août 1395, une transaction a lieu entre la Chartreuse de Berthaud et le prieur de Montmaur car, du fait de la peste et des guerres, le prieur n'a pu percevoir les dîmes dues par les chartreusines pour Rabioux et les Sauvas :
La mésentente entre le prieur de Montmaur et les moniales de Berthaud fut par ailleurs la cause du rattachement de Rabioux à La Cluse. Au moment de la révolution, le hameau de Rabioux payait encore vingt-six émines de blé et dix-huit émines d'avoine, pour droit de cense, à la Chartreuse leur seigneur. Enfin, ces documents nous apprennent que le 10 août 1435, Pierre et Jean Benoit de la Cluse louaient le domaine de Rabioux dont les bâtiments étaient en ruines :
Le couvent de Berthaud ayant été pillée en 1317, en 1369, brûlée en 1376, pillée à nouveau en 1405, on peut comprendre l'état de délabrement des fermes qui lui appartenaient. On sait aussi, grâce aux documents visés par Roman, qu'en 1742, deux frères de Rabioux, Etienne et Joseph Piot, prenaient à bail le moulin des Sauvas pour huit années. La chapelle de Rabioux était dédiée aux Saints Marc et Marcelin. Elle était desservie soit par le curé de la Cluse, le dernier fût l'abbé Mayer, soit par un curé d'Agnières. Les habitants se Rabioux avaient apprécié la gentillesse de l'abbé Vallet qui venait d'Agnières pour célébrer leur fête patronale durant les années 1920. Au XVIIIème siècle, on racontait l'anecdote suivante (4):
Ces moqueries, au delà de leur côté anecdotique, signalent pour les uns les effets du torrent Mouche-Chat qui menaçait les maisons et l'église de la Cluse et plusieurs fois emporta les terrains du village et pour les autres l'état d'abandon de la chapelle et peut-être un désintérêt pour la religion. On peut encore penser que les gens de la Cluse faisaient référence à un prêtre de bois de justice ou comme nous le dirions aujourd'hui de bois de potence. Insistant sur une vie sans foi ni loi, les gens de la Cluse nous renvoient aux guerres de religion et témoignent ainsi du peu d'estime qu'ils portaient aux protestants et à leurs ouailles. D'ailleurs, dans leur cahier de doléances rédigé en en 1789, les curés du Dauphiné se plaignent des protestants sans les nommer et de leurs pasteurs en particulier (5):
Les curés mettent en cause l'édit de tolérance du 7 novembre 1787 qui accorde une reconnaissance légale aux protestants, et citent de nombreux abus auxquels il a donné naissance. Mais ils ont aussi des revendications salariales - la portion congrue de 700 livres ne suffit pas à leurs besoins - se plaignent des abus des gros bénéficiers décimateurs et en régle générale de toute leur hiérarchie. La chapelle devait être bien vieille et elle présentait alors un état misérable comme le nota le vicaire général lors d'une visite épiscopale en 1785 (6) :
L'évêque demanda qu'il soit porté remède à cet état et :
Possession de la Chartreuse de Berthaud, le hameau de Rabioux payait au couvent vingt-six émines de blé et dix-huit émines d'avoine, pour droit de cense, comme seigneur du hameau à l'époque de la révolution. Les noms et prénoms de plusieurs personnes originaires de Rabioux peuvent être trouvés sur Internet (7). Il s'agit de :
D'autres familles sont originaires de Rabioux : MEYSENQ, MENACIEU et ASTRIEU. Lors de la perception de la taille seigneuriale, le 30 novembre 1694, le hameau de Rabioux comptait pour 11 feux. En 1851, un recensement très complet nous permet de chiffrer plus précisément la population : il existe alors à Rabioux, neuf foyers pour cent sept habitants (soit une moyenne de 12 habitants par foyer !), et au hameau de Janoïs, un foyer et dix habitants (voir le plan du hameau et la description de la ferme "Le Merle"). A Rabioux, chaque foyer pouvait entretenir son petit troupeau de moutons ou de chèvres, parfois les deux. On récoltait le seigle, l'avoine, la tuselle. Dans un seul champ, pourtant pas très grand comme on le suppose en ces pays de montagne, on a eu récolté jusqu'à 4000 gerbes de tuselle. Le sol, de lui même ingrat, par l'effet d'un labeur acharné, devenait productif et parfois généreux lorsque surtout le temps était de la partie. On cuisait un bon pain de seigle au four banal. Le village était alimenté par une fontaine qui coulait près de la petite place où poussent actuellement deux magnifiques tilleuls. C'était l'eau d'une très belle source, encore jaillissante mais qui s'est déviée maintenant vers le torrent du Rif. Cette source était assez abondante pour animer le petit moulin indispensable pour la mouture des grains récoltés. Le recensement de 1881 donne pour Rabioux 7 ménages et 44 habitants, pour Janoïs, 1 feu et 4 habitants. En quarante ans, le nombre d'habitants a fortement chuté. S'agit-il d'un effet de la guerre de 1870, comme on le verra plus loin lors de celle de 1914-1918 ou bien encore de la conséquence de la dégradation des terres ? Car à cette époque les descriptions du hameau et de ses environs sont dramatiques (8):
Mais les habitants ne veulent pas vendre et en 1878, les premières tentatives des Eaux et Forêts pour le rachat des terres échouent. Dans la région, la vente des terres de la région à l'ONF ne semble avoir débutée qu'en 1891, avec l'abandon de CHAUDUN, comme le rapporte RECLUS (9) :
Et le directeur des contributions directes SOULIÉ DE BRU souligne (10) :
Car, bien que ce village ait atteint 174 habitants au début du XIXème siècle, il n'a cessé de péricliter, de sorte que les habitants dans un état d'extrême misère et sous l'impulsion de leur curé ont demandé à le quitter pour "aller se fixer dans la France africaine". Effectivement, certains gagneront l'Algérie, mais aussi l'Argentine, le Canada ou les Etats Unis (11). Le territoire sera annexé par la commune de Gap, les terres et les batiments par l'administration forestière. Au début du XXème siècle, on attend beaucoup de ce type d'opération et du reboisement qu'il permet (9) :
Ainsi, quelques villages et hameaux disparurent pour le bien de tous. La chartreuse de Berthaud, elle même, dont l'église servit longtemps de ferme - la partie haute servait d'habitation, la partie basse était convertie en écurie - fut rachetée à la même époque par l'administration des forêts. Après quelques années d'occupation par les gardes forestiers, le site fut désaffecté en 1935 (12). Le 4 mars 1904, Rabioux brûle presque en entier. Le hameau est partiellement reconstruit par ses habitants. Cependant, certaines familles ne peuvent rebatir leur ferme et quittent le hameau ; ce fut le cas des familles Piot et André.
SAUSSE Elie Célestin, né le 20 Avril 1883, soldat au 157ème RI (89ème BI Castaing, 1ère DI Vassart, CAP Delétoille, 1ère A) après avoir vaillamment participé aux opérations d'Alsace à la fin du mois d'Août 1914, est mort pour la France le 28 Septembre 1914, au Bois de Géréchamp près de Bouconville (Secteur de Xivray, Meuse). On connait l'âpreté des combats grâce à l'historique du 163ème RI qui se battait au même moment dans le même secteur (14) :
ou encore :
Dans ce déluge de feu, ASTRIEUD Louis Emile, meurt pour la France le 16 Décembre 1916 à la redoute de Bezonvaux. Après avoir combattu à la Bataille de Verdun (Bois de Malancourt, 28-29 mars et 9-11 avril 1916), le 157ème RI, régiment dans lequel est incorporé ASTRIEUD Pierre Léon Emmanuel, né le 7 février 1886, participe à l'Armée d'Orient. Il se bat au lac Ochrida, à Prespa. Durant l'été 1918, le 157ème RI occupe le secteur de Monastir et de Salonique, la ville la plus insalubre de Macédoine. Là, s'ils ne mouraient pas sous les balles, les soldats mouraient du paludisme ou de la dengue qui décimaient les unités. Atteint "d'une maladie contractée en service commandé", ASTRIEUD Pierre Léon Emmanuel est rapatrié, il décède à l'hôpital complémentaire n°1 de Gap, le 3 Septembre 1918. La veuve d'Elie SAUSSE, tué dès les premiers jours de la guerre, quitte le hameau après avoir vendu la ferme à l'Administration forestière. D'autres, revenus de la guerre, ne souhaitent plus vivre dans des conditions aussi dures et abandonnent Rabioux. Le 13 juillet 1919, le conseil donne un avis favorable à la suppression de l'école car il n'y a plus d'enfants à scolariser. Marin Liotard et Marcel Chaix furent parmi les derniers élèves. (L'école avait été construite en 1899. Les enfants nés après 1919 durent fréquenter l'école de La Cluse où fut mutée l'institutrice de Rabioux, Mademoiselle Gravier, originaire du Champsaur. L'avant-dernière avait été Mademoiselle Gontard, partie ensuite à la Faurie et mariée à un nommé Flotte). Les pluies torrentielles de l'année 1928 font craindre et à juste raison des glissements de terrain dangereux, non pas tant pour le village que pour son environnement. Enfin, en 1931, le hameau est vendu à l'ONF : les familles les familles Astrieu Louis, Sauce Jacques, Meysenq Jules et Menacieu Marie abandonnent définitivement les lieux.
La ferme " la Janoysse ", berceau de la famille Sausse, a maintenant disparu. Sur les lieux pousse maintenant une forêt du fait du reboisement de l'ONF. Enfin, un peu plus loin, on peut encore observer les ruines d'un groupe de trois maisons et d'un moulin, au lieu dit les Turins, qui abritait au début du XXème siècle les familles Achard, Cornand et Liotard. Le site actuel de Rabioux est constitué d'une vaste esplanade à droite du chemin avec deux grands tilleuls rescapés sans doute de la démolition. Au fond à gauche se trouve un gîte très bien restauré et qui peut accueillir 12 randonneurs (6).
|