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Nommé préfet des Hautes-Alpes, LADOUCETTE note l'extrême dénuement des habitants et le mauvais état des routes. Dans son ouvrage, dédié à l'histoire et à la topographie du département, il décrit la route qui, de Veynes en longeant La Béous, permet d'atteindre La Cluse (1) :

 

Notre itinéraire commence par la route de Veynes, nous dirigeant sur la Cluse par Montmaur, en remontant le torrent de la Béous, qui s'est frayé, aux dépens des propriétés riveraines, une issue large de 160 à 200 mètres. On en traverse d'abord une branche, et il va en serpentant. Ce passage est horrible lorsque, l'hiver, des monceaux de neige et de glace se trouvent mêlés et confondus avec les débris et les rocailles. Les hameaux que l'on aperçoit sur la gauche dépendent de Montmaur ; le torrent menace plusieurs de leurs maisons. Le lieu dit le Haut-Étroit est l'entrée du Dévoluy ; le torrent y roule entre deux rochers qui le resserrent presque entièrement, et de là il se divise en plusieurs embranchements. Beaucoup de bêtes de somme s'y noyaient lorsque le torrent était grossi. On a ouvert près de ses bords un chemin qu'on avait taillé en partie dans le rocher, contre lequel on avait adossé un beau mur en amont. Mais le 24 septembre 1812 la crue des eaux fut épouvantable ; le courant changea tout à coup de direction et emporta le mur ; ce qui obligea de miner encore le rocher pour donner au chemin 2 mètres de largeur. Là, un rocher fixe surtout les regards, et telle est sa disposition, que cinquante hommes pourraient y en arrêter cinq mille. Là peut être les Sarrasins, au dixième siècle, arrêtèrent la poursuite des chrétiens. Des soldats piémontais, envoyés en contrainte dans le Dévoluy en 1815, n'osèrent franchir ces effrayantes thermopyles, et s'en retournèrent.
Arrivons au torrent de Rabioux, ainsi nommé d'un hameau qu'on aperçoit à droite, sur une éminence ; il est le réceptacle de toutes les eaux qui découlent de l'énorme montagne d'Aurouse, dont le vaste flanc est nu, aride, dégarni de toute espèce de gazon et de broussailles. Lors des grosses pluies ou de la fonte des neiges, il entraîne avec un fracas épouvantable les masses de rocher qui se trouvent à son embouchure, dont la largeur n'était, en 1854, que de 120 mètres. Elle est maintenant de plus de 200, dont l'élévation forme un monticule qui, tôt ou tard, s'éboulera dans ce torrent et en formera un lac qui s'étendra jusqu'auprès de la Cluse. Souvent ce torrent entrave la Béous, dans laquelle il se précipite, au point d'en suspendre le cours. C'est en ce lieu qu'un cheval, momentanément attaché à un saule, fut soudain étranglé par un loup. Ailleurs un autre loup s'introduisit dans un bercail dont il avait déjà dévoré le chien ; il saigna quarante à cinquante bêtes et en mangea une à moitié.
On parvenait ensuite au Pas de Potrachon, écueil funeste pour les bêtes de somme ; il n'existe plus. La Béous s'est emparée de ce passage, ce qui a forcé les habitants à établir le chemin plus haut, sur les rocailles et les débris du mont Aurouse. Aussi ne pourra-t-on jamais y asseoir une voie solide. Celle d'ici à La Cluse avait été pratiquée sur le flanc d'une montagne dont les éboulements l'ont entièrement dégradée en 1822. Non loin de cet endroit, une jeune fille (en avril 1828), chargée par sa mère de faire rentrer les bestiaux à cause de la pluie, s'abrita contre un tertre dont un quartier gigantesque se détacha et écrasa l'infortunée. Le torrent porte où il veut ses ravages, car il a détruit haies, palissades, murs, digues ; tout ce qu'on lui a opposé a du céder à sa violence.

 


  1. Jean Charles François LADOUCETTE, Histoire, Topographie, Antiquités, Usages, Dialectes des Hautes-Alpes, Gide et Cie Ed., Paris, 1848.