Le document suivant a été retrouvé parmi les actes notariés d'une famille de Montmaur dont l'un des ancêtres a probablement été concerné par son contenu ou sa rédaction.

Bien qu'il n'implique pas directement des habitants de la paroisse de Montmaur, il est intéressant à plus d'un titre et tout d'abord parce qu'il permet d'avoir une idée du devenir de certaines filles des familles nobles de la région (1), mais aussi parce qu'il témoigne des précautions que prenait chacun des protagonistes lors d'un engagement, que celui ci soit d'importance ou pas. Enfin, le Dauphiné faisant partie des pays où le droit écrit était de tradition, il montre que le notaire était incontournable et que tous avaient recours à lui pour tous les actes de la vie courante.

Le document


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La transcription du document

Il s'agit là d'une copie de deux actes rédigés en 1679 et 1682. Ces copies, rapidement rédigées, d'où leur nom "d'expédition" étaient destinées aux parties concernées. Le commis qui a copié ces actes a fait débuter un grand nombre de mots par une majuscule, les caractères ne sont pas accentués et la ponctuation est inexistante. De plus l'encre, qui était souvent réalisée à l'étude par son utilisateur, a pali. Aussi, malgré nos efforts, certains mots restent illisibles ; nous les avons remplacés par un trait de soulignement (2).

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Lan mil six cents soixante dix neuf et
le vingt neufieme jour du mois davril avant midy
estably en personne par devant nous notaire Royal de la
ville de Sisteron et presants les tesmoins bas nomes
Dame Isabeau de Bozonier adsistee et authorizee de Messire
Estienne de Gruel baron du Sais comte de Laborel son
espous gouverneur pour le Roy de la ville et baillage de
Gap icy presant laquelle declarant que la pension annuelle de cent
livres establie à dame Marie Louise de Gruel leur fille durant sa vie
en lacte de dotation spirituelle a elle faite lors de sa reception de
novice pour religieuse _______ monastere Royal de lordre de Ste Clere
de cette ville de Sisteron et dont en lacte receu par nous le dernier
avril mil six cents septante cinq soit acquitee et payee sans
contredit a cette cauze elle delegue et assigne a la dite dame de
Gruel sa fille icy presante acceptante et stipulante et authorizee
de Reverande dame Magdeleine de Gruel du Sais abesse du dit monastere
sa tante aussy icy presante par le presant le payement des dits
cent livres aprendre annuellement durant sa vie sur la rente
de la grange quelle a et possede au terroir de Mereuil cartier
danthonaves tenue en arrentement da presant par Gaspard
Bouyer et sur les autres rentiers qui seront a lavenir establis
consentant quicelle dame de gruel sa fille exige la dite
pension et a deffaut de payemant elle les pourra faire
constraindre les termes annuellemant escheus faisant pour
ce cession et transport de ses droits actions obligations et
hipoteques promesse de faire valoir la cession pour
estre annuellemant acquitee en deniers clairs et liquides promettant
lorsquelle passera de nouveaux arrentements descharger les
rentiers dicceluy payement et pour la sureté dudit payement la dite
grange et rente et dependance demeurant inalienable
dexpresse hipoteque et acceptation pendant la vie de
ladite dame de Gruel et son deces arrivé icelle pension
demeurera estainte et en cas de deffaut de payement dicelle
pension sur ladite rente elle sera prise sur le plus
clair liquide des autres biens de ladite dame de Bozonier
suivant et conformement en lacte dudit jour dernier
avril mil six cents septante cinq et autres _______
les obligations et hipoteques acquises par icelluy et ny
estant fait aucune _______ ny prejudice a defaut dudit

 

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payement promettant les parties a observer le presant acte
ny contrevenir soubs lobligation les seigneurs et dames de
villebois de leurs biens presants et advenir et lesdites dames
de Gruel religieuses et abesse des biens du monastere
aux cours des soumissions de provence et dauphiné fait jure et
renome et acte fait et publié audit Sisteron dans le parloir
exterieur dudit monastere en presence de Jacques Amic dudit
Sisteron et Francois Corban de Chateau Arnoux tesmoins
requis et signesavec les parties a loriginal receu par
nous Jean Pellicier notaire Royal audit Sisteron sy pour extrait
soussigne Pellicier notaire

Lan mil six cents huitante deux et le quinzieme
jour du mois davril apres midy au requis de dame Marie
Louise de Gruel religieuse professe au monatere Royal
de Ste Clere de Sisteron le notaire Royal soussigne a leu
montre et dument signifie le susdit acte de cession et pension
a Pierre Gaudemar sucedant a larrentement de la grange
et domaine dudit Anthonaves apres Gaspard Bouyer
precedant rentier nome au susdit acte comme aussy
la presente intimation servira pour les autres rentiers
qui seront establis apres ledit Gaudemar lequel Gaudemar
rentier moderne accepte le payement de la dite pension
pour lannee mil six cents huitante trois et pour
cest effait pour son chef en a passe toutes les
promesses obligations submissions juremants
renonciations et autres clauses de droit a ce
requises et necessaires de quoy requis acte fait
et publie dans la maison dudit seigneur et dame des
Peyrouses presants sieur Claude Delaup chatelain
de St Genies et de Benoit Marcelin du Sais tesmoins
requis ledit sieur Delaup soussigne et ledit Gaudemar
rentier avec ledit Marcellin ont dit ne savoir
enquis et intimé de faire controller signe

 

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Delaup et moy notaire Royal requis soussigne
signe Robert notaire controlle a Serres ce seize avril mil six
cents huitante deux folio n° 225 Signe Charency comis

Collationné par nous conseiller et secretaire du Roy, maison,
couronne de France, en la chancellerie susdite et cour des comptes et
aydes de finances de Provence
Reynaud

 

En résumé, ces actes concernent le revenu que Louise Marie, fille d'Etienne DE GRUEL, seigneur du Saix, et d'Isabeau DE BOZONNIER, perçoit pour la location d'une grange. Par grange, il faut entendre, comme le précise la deuxième partie du document, grange et domaine afférant. Bien que le rapport de ce domaine ne soit pas connu, il peut s'agir d'une somme élevée ; on sait que la grange des Vaux qui appartenait aux Chartreux de Durbon rapportait 1 275 livres vers cette époque. Une partie de cette somme, cent livres, doit être reversée au couvent de Sainte Claire à Sisteron dans lequel Louise Marie est religieuse, couvent que dirige sa tante Magdeleine DE GRUEL, abbesse. Il est prévu qu'en cas de défaut de payement, la pension sera prise sur les revenus des biens d'Isabeau DE BOZONNIER.

Le premier acte signale que la grange est située à Méreuil, village situé au sud de Serres, dans un écart appelé Antonaves. En 1679, elle est tenue en arrentement par Gaspard BOUYER, originaire du Bersac. Les témoins de l'acte rédigé dans le monastère de Sainte Claire à Sisteron par Jean PELLICIER, notaire Royal de cette ville, sont Jacques AMIC de Sisteron et François CORBAN de Châteaux-Arnoux.

Louer un domaine au seigneur conférait une position sociale importante dans un village, position que l'on essayait de conserver et qui se transmettait souvent dans une même famille pendant un grand nombre d'années. Aussi, trois ans plus tard, quand le domaine passe aux mains d'un autre fermier, on peut penser que Gaspard BOUYER est décédé et qu'il n'a aucune descendance susceptible de prendre sa succession. C'est maintenant, Pierre GAUDEMAR, de Méreuil, qui prend la grange en arrentement. On peut penser qu'il s'agit d'un homme jeune, et qui s'établit pour la première fois (3).

La location à ce nouveau fermier motive la rédaction d'un second acte. L'acte est rédigé dans le château du seigneur des Peyrouses par le notaire Royal ROBERT, venu de Serres ; les témoins sont Claude DELAUP, châtelain de Saint Genis, et Benoît MARCELIN du Saix.

Enfin la copie des deux actes a été certifiée exacte par REYNAUD, conseiller et secrétaire du Roi à la Cour des Comptes et Aides des Finances de Provence.

La famille DE GRUEL

Cette famille descend de Pierre GRUEL, notaire, qui vers le milieu du XVème siècle acheta la seigneurie du Saix (4). Est ce lui qui était consul de Gap en 1441 et qui fût anobli par Gaucher DE FORCALQUIER, évêque de Gap (5) ?

Car l'ennoblissement était classique à cette époque surtout parmi les familles de notaires (6) :

Plufieurs nobles familles de Dauphiné & de Provence, comme l'a déja remarqué Cefar de Noftre-Dame en fon Hiftoire de Provence, font venuës de notaires, qu'elles reconnoiffent pour leurs tiges.

Il s'agissait alors d'un droit que possédaient certaines familles nobles du Dauphiné et aussi certains évêques, notamment l'évêque de Forcalquier (7) :

Il y a eu des familles confiderables en Dauphiné, qui ont eu droit d'anoblir, entr'autres celles de Clermont, de Saffenage, de Montauban, de Breffieu, &c.

À partir du XVème siècle, la famille GRUEL joua un grand rôle dans la province du Dauphiné et même dans le royaume de France. Le fils de Pierre GRUEL, lui aussi prénommé Pierre, devint président de la Chambre des Comptes de Grenoble, puis président du parlement en 1461. Il travailla pour Louis XI dans le cadre des négociations pour l’union de la principauté d’Orange au Dauphiné et fut envoyé comme ambassadeur par le Roi auprès du Pape Paul II.

À l'époque de la rédaction des documents notariés, en 1679, Étienne De GRUEL, baron du Saix et comte de Laborel, est Gouverneur de Gap. Il s'est marié, le 13 décembre 1647 à Grenoble avec Isabeau de BOZONNIER, qui lui donnera 7 enfants (8) :

  • Charles DU SAIX, qui sera lui aussi Gouverneur de Gap jusqu'en 1698 (9). Pendant son gouvernement, Gap sera brûlé par les troupes du Duc de Savoie,
  • Magdeleine,
  • Jacques, capitaine au régiment de Sault. Ancien conseiller au parlement de Grenoble, il succédera à son frère Charles comme Gouverneur de Gap de 1698 à 1715,
  • Claudie ?
  • Louise Marie, religieuse au couvent de Sainte Claire,
  • Isabeau, et
  • Alexandre.

Isabeau de BOZONNIER disparaît en 1694. Étienne De GRUEL teste le 15 décembre 1643, le 14 juillet 1692, le 25 mars 1693 et enfin le 5 juin 1701. Il décède donc quelques années après son épouse, après 1701 mais avant 1711, car le 14 janvier 1711, son fils, Jacques, et ses filles Elisabeth, veuve de Charles DE VESC, Seigneur de Comps, et Magdeleine, épouse de Jean-François DE CASTELLANE, Marquis d'Avançon, répudient sa succession.

Si plusieurs représentants de la famille DE GRUEL ont exercé un pouvoir politique, notamment le poste de Gouverneur de Gap à maintes reprises, et ce jusqu'au début du XVIIIème siècle, certains ont participé au pouvoir religieux. C'est le cas d'Alexandre, l'oncle de Louise Marie, seigneur de Champerose, qui est prieur de Chabestan et archidiacre de Gap. Souvent désignés parmi les prêtres issus d'importantes familles de la noblesse, ou parmi les plus lettrés, les archidiacres étaient choisis pour leur culture ecclésiale et littéraire autant que pour leurs qualités administratives. Et en tant qu'archidiacre, Alexandre est le bras droit de l'évêque et son représentant direct dans les paroisses.

Enfin deux soeurs d'Étienne DE GRUEL, Magdeleine et Marie sont religieuses. Selon le document présenté, Magdeleine est abbesse au couvent de Sainte Claire de Sisteron.

Le couvent de Sainte Claire de Sisteron

La règle des Clarisses fut écrite par Sainte Claire sur le modèle de celle écrite par Saint François. Comme le rapporte Ulysse CHEVALIER, les religieuses de Sainte-Claire pratiquaient l'abstinence perpétuelle, le jeûne durant toute l'année, le coucher sur un lit de paille piquée, le lever au milieu de la nuit, les pieds toujours nus, l'usage de la bure grossière, les prières prolongées, et formaient ainsi l'ordre le plus austère qu'il y ait eu dans l'Église (10) :

Elles prient pour les affligés, s'humilient pour les orgueilleux et s'immolent pour les sensuels.

Les religieuses de Sainte Claire s'établirent à Sisteron en 1285. Le couvent fut fondé par Gérarde DE SABRAN à la demande d'Alasie DE MEVOLHON (11). Douze religieuses, une soeur converse et deux servantes composaient cette communauté. Depuis le XVIème siécle, l'abesse était nommée par le Roi.

Le couvent possédait notamment un prieuré dans la paroisse d'Upaix dont le nom était Saint-Martin des Horts (des jardins), cité dès 1305 comme prioratus domus dominarum subtus Upaisium. A ce titre, les religieuses de Sainte Claire percevaient un tiers des dîmes de la paroisse. Le 1er décembre 1335, Humbert II, dauphin, fit donation aux nonnes du prieuré de 10 saumées de froment, 12 de vin et de 40 sols viennois à condition de dire chaque jour un Salve Regina pour sa personne. Cette rente sera confirmée par le Dauphin le 9 décembre 1344 (12).

Plus près encore dans le mandement de Veynes, au XVIIème siècle, les privilèges de collateur de la cure et décimateur de la paroisse de Saint Marcellin appartenaient aux religieuses de Sainte-Claire de Sisteron. De plus celles ci partageaient les dîmes des trois paroisses, Veynes, Saint Marcellin et Châteauvieux, avec le commandeur de Saint Antoine (4).

Nous ne savons pourquoi, à l'époque où Louise Marie DE GRUEL entre au couvent, celui ci est menacé de fermeture. Déjà, le 20 août 1624, le parlement de Provence avait pris un arrêt ordonnant l’exécution, même par force, de la sentence de clôture du monastère de Sainte Claire de Sisteron (13).

Le Père François PAGI, provincial et commissaire des Frères Mineurs, remet l'abbaye de Sainte Claire à l'évêque de Sisteron qui l'accepte le 1er mars 1692 (14)

La fermeture du couvent traînera en longueur car ce n'est qu'en 1750 que le couvent de Sainte Claire de Sisteron sera supprimé. L'évêque de Gap deviendra alors le possesseur de leurs biens et de leurs privilèges dans la région.


  1. Grâce aux travaux de l'abbé Paul GUILLAUME, on connaît de façon certaine le nom de 150 religieuses du monastère de Bertaud parmi lesquelles certaines de noble naissance : Arnaude, Artaude et Philippine FLOTTE, Lamberte, Raybaude et Raymonde DE MONTAUBAN ; quelques unes devinrent prieures comme Raybaude DE MONTAUBAN de 1297 à 1303 ou Philippine FLOTTE de 1356 à 1364. Mais, à l'époque qui nous intéresse, il n'existe plus de religieuse de cette communauté, la dernière étant décédée en 1626 après son transfert au monastère de Prémol.
    Abbé Paul GUILLAUME, "Chartes de Notre Dame de Bertaud", A. Picard Ed., Paris, 1888.   
  2. Nous avons transcrit le premier caractère des patronymes en majuscules, sans essayer de rétablir ni les accents, ni l'orthographe, ni la ponctuation.
  3. En effet, il paraît encore célibataire et car ce n'est que vers 1695 que Margueritte MARROU lui donnera un premier fils prénommé Jean. Margueritte décédera vers 1720, Pierre quelques années plus tard.
    Généalogie de Michel LOMBARD, sur le site web Geneanet
  4. Joseph ROMAN, "Tableau Historique du département des Hautes-Alpes", première partie, A. Picard Ed., Paris, 1887.
  5. Théodore GAUTIER, "Précis de l'histoire de Gap", Alfred Allier Ed., Gap, 1844.
  6. N. CHORIER, "Histoire du Dauphiné", Chenevier et Pessieux Ed., Valence, 1881.
  7. Gilles-André DE LA ROQUE DE LA LONTIÈRE, "Traité de la noblesse, de ses différentes espèces", E. Michallet Ed., Paris, 1678.
  8. Généalogie de Michel POURROY sur le site web Geneanet
  9. Charles DU SAIX est aussi connu pour le différent qui l'opposait à l'évêque de Gap. Il s'agissait de savoir lequel des deux avait le droit d'allumer le premier les feux de joie ! Trois décisions royales de LOUIS XIV furent nécessaires pour rétablir la paix  : à partir de 1693, gouverneur et évêque durent marcher de front et allumer simultanément les feux de la Saint Jean (5) ! Malgré ce différent avec l'évêque, il est signalé comme ami des pauvres et grand homme de bien. On rapporte que M. DU SAIX rencontra Benoîte RENCUREL au Laus pour demander la guérison d'un abcès dont il souffrait. Celle ci lui pronostiqua : "La neuvaine que vous faites vous servira pour l'âme, et non pour le corps : vous ne guérirez pas". Le gouverneur mourut quelques temps après malgré les soins pratiqués par un praticien de Venise (Site Web : http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/nddulaus/)
  10. Ulysse CHEVALIER,  Notice historique sur le couvent de Sainte-Claire de Romans, Chenevier et Chavet impr., Valence, 1870
  11. J. J. M. FERAUD, Histoire, Geographie, et Statistique du Département des Basses-Alpes, VIAL Imp., Digne, 1861.
  12. Joseph ROMAN, "Tableau Historique du département des Hautes-Alpes", deuxième partie, A. Picard Ed., Paris, 1890.
  13. Henri DE CURZON, Centre Historique des Archives Nationales, Trésor des Chartes, Supplément Inventaire Série J de J 941 à J 945.
  14. C. G. A. LAMBERT, Catalogue descriptif et raisonné des manuscrits de la Bibliothèque de Carpentras, Tome III, Rolland Imp., Carpentras, 1862