La lutte du paysan contre l'ours et le loup, bêtes sauvages dommageables à l'élevage, a marqué l'imaginaire populaire et suscité de nombreuses créations toponymiques. On trouve sur le cadastre de Montmaur les toponymes rocher de l'ours, champ de l'ours, loubière, côte du loup (1).

Au Moyen Âge, la chasse était de plus en plus devenue un privilège de la noblesse et des dignitaires de l'État ou du clergé. À cette époque s'est formalisée ce privilège : la chasse au grand gibier était réservée aux nobles et le petit gibier laissé au reste de la population.

Mais il existait des dérogations pour protéger le bétail. Ainsi, à La Coste le 19 janvier 1375, Charles DE BOUVILLE, gouverneur du Dauphiné, fait publier une ordonnance portant défense que nul de condition roturière n'eût à chasser sans sa permission, sinon aux loups et aux renards.

L'ours

L'ours ne fut, semble-t-il, jamais très abondant dans les Alpes. Et à partir du XIème siècle, à la faveur des défrichements, son habitat reculera progressivement vers les montagnes.

Sa chasse fait elle aussi partie des dérogations. À Valence, le 21 février 1446, le Dauphin rédige une lettre adressée aux gouverneurs, gens du Conseil et des Comptes et trésorier général du Dauphiné, leur adjoignant de faire défense à toutes sortes de personnes de chasser sans autorisation dans les forêts, bois et garennes delphinales, excepté, toutefois, la chasse aux ours, loups, renards et chamois (2).

Car, la peau des chamois, renards, martres, fouines et autres animaux sauvages fait l'objet d'un commerce qui permet aux habitants de payer leurs redevances et leurs tailles et même d'acheter des denrées.

Lors de la Révision des feux de 1458, les habitants de La Cluse se plaignent que les forêts sont des repaires de loups, d'ours, sangliers et autres fauves qui ruinent les troupeaux et ravagent les propriétés (3).

Le 4 janvier 1499, lors d'une transaction avec ses sujets, Gaspard DE VAREY, seigneur de Manteyer, leur interdit de chasser les lapins mais les autorise à chasser librement le sanglier, l'ours et le cerf (4).

En 1789, aucune communauté de la région qui nous intéresse ne se plaint de la présence des ours bien que Bernard PRÊTRE estime leur nombre à une quarantaine dans les régions de Trièves, du Dévoluy, du Champsaur et du Gapençais (5)

Dans le premier tiers du XIXème siècle, l'ours est encore présent dans le Dauphiné comme l'écrit Abel HUGO (6)  :

Parmi les bêtes fauves ou sauvages, on remarque l'ours, le loup, le loup-cervier ou lynx, etc.

On peut même l'observer dans les vallées, ainsi qu'en témoigne une lettre du maire d'Aspres-sur-Buëch au préfet de l’époque. Dans cette lettre, datée du mois de novembre 1830, le maire rapporte la présence dans sa commune de 3 ours, poursuivis et tués par un détachement de la Garde Nationale (7) :

Il a été reconnu que c’était une mère et deux jeunes qu’on suppose âgés de deux ans. La mère avait encore du lait et pesé 188 kilos, et les jeunes, un 70 et l’autre 65.

A la même époque, décrivant les moeurs et usages des Hautes-Alpes, le préfet LADOUCETTE relate une chasse à l'ours près de la montagne de l'Abessé, et signale que cet ours énorme est le dernier que l'on ait tué dans ces parages (8).

Mais, il semble que le dernier ours fut abattu en 1895 à Prapic, sur la commune d'Orcières.

Le loup

Au Moyen Âge, l'imagination populaire fait du loup une bête féroce et sanguinaire ; le loup devient le bouc émissaire de toutes les peurs inexpliquées. Cause de tous les malheurs, il fallait l'exterminer. Son déclin est dû à la persécution humaine et à la déforestation cause de la limitation de son territoire.

Bien plus présents et nombreux que les ours, les loups sont l'objet de plaintes maintes fois renouvelées et notamment en 1789 lors de la rédaction des réponses des communautés au questionnaire qui leur est adressé par la Commission intermédiaire (9). A peu prés tous les consuls de la région évoquent les ravages que causent les loups.

À Agnielles comme à Furmeyer, Oze, Saint-Auban-d'Oze, Saint-Julien-en-Bochaîne, Le Saix, Veynes, les habitants déclarent "quelques avérage (bêtes à laine), souvent ravagé par les loups". Les habitants de Vaux écrivent : "ne craignant exactement que le ravage qui peut être occasionné par les loups".

Le loup a lui aussi été pourchassé pour sa fourrure et sa capture était largement favorisée par un système de prime. Cela permettait aux paysans des rentrées d'argent supplémentaires.

En 1788, 18 particuliers de l'élection de Gap dont certains ont tué jusqu'à 7 louveteaux sont récompensés. Parmi eux, pour avoir tué un loup, Jean MARTIN de Montmaur se voit accorder 12 livres par le receveur des finances PINET, de la part de l'intendant de la province du Dauphine, Gaspar-Louis CAZE, baron de La Bove .

Au début du XIXème siècle, les loups habitaient encore le pays du Buëch. En 1801, à la Beaume-des-Arnauds, Jean UBAUD présenta 4 louveteaux capturés vivants sur la commune. En 1802, Baptiste BÉGOU, d’Aspremont, reçu une gratification pour avoir tué un loup au quartier de Garenne. A deux reprises, Jean BONNARDEL tua des loups sur la commune de Veynes.

Quelques cinquante années plus tard, un rapport de la gendarmerie de Veynes, daté du 6 avril 1845, narre la mésaventure survenue au jeune HOUSSE, habitant le hameau du Villard de Montmaur, mordu à la fesse par une louve "exténuée de faim ou atteinte de rage" qui s'était cachée dans l'écurie de son père (10) :

Le 6 dit [décembre], celle de Veynes [la brigade de gendarmerie] a fait connaître qu'une louve exténuée de faim ou atteinte de rage, est venue se réfugier dans l'écurie du nommé Housse Jean, cultivateur demeurant près la forêt du hameau du Villard, commune de Montmaur, et s'y était cachée dans la feuille qui s'y trouvait, lorsque le lendemain à huit heures du matin, le jeune Housse, âgé de 10 ans, y est entré, cet animal s'est jeté furieusement sur lui et l'a renversé, mais à ses cris, le père étant survenu la louve s'est sauvée, alors le sr Housse lui ayant donné la poursuite, s'étant dirigé du coté où elle devait passer, l'a rencontrée et lui a lancé des pierres qui fort heureusement l'ont attrapé sur la tête qui l'ont renversée ; alors le père Housse profitant de cette circonstance s'est jeté sur elle et est parvenu à lui donner la mort. Le jeune Housse a été quitte pour une forte morsure à l'une des fesses.

Cette louve n'était pas l'une des dernières représentantes de son espèce dans la région. Et lorsque Louis JEAN signale que le dernier loup a été tué à Gap vers 1850 (11), il se trompe. On trouve encore des loups quelques années plus tard à Montmaur comme le montre "L'Annonciateur des Hautes-Alpes" dans son édition du 10 juin 1852 (10) :

Samedi dernier, nous avons vu passer dans les rues de notre ville, deux personnes de Montmaur, chargées de huit louveteaux qu'ils avaient capturés dans les montages voisines de ce village. Ils ont été portés à la préfecture et ensuite assommés.

 


  1. Les plans cadastraux de Montmaur de 1818 peuvent être consultés sur le site des Archives Départementales des Hautes-Alpes.
  2. E. PILOT DE THOREY, Catalogue des actes du Dauphin Louis II, Société de Statistique des sciences naturelles et des arts industriels du département de l'Isère, Grenoble, 1899.
  3. Philippe ARBOS, "La légende du Dévoluy", in Recueil des travaux de l'institut de géographie alpine, Volume 7, Numéro 2, 1919.
  4. Joseph ROMAN, Tableau Historique du département des Hautes-Alpes, deuxième partie, A. Picard Ed., Paris, 1890.
  5. Bernard PRÊTRE, Les derniers ours de Savoie et du Dauphiné, Editions de Belledonne, 1996.
    Bernard PRÊTRE estime le nombre des ours à une dizaine entre Trièves et Gapençais vers 1850 et à 2 dans les régions de Trièves-Dévoluy-Champsaur et Gapençais en 1900.
  6. Abel HUGO, France pittoresque: ou description pittoresque, topographique et statistique, Delloye Ed., Paris, 1835.
  7. Cette lettre est citée sur le site de l'association généalogique des Hautes-Alpes : http://www.agha.fr/ours.html
  8. J-C-F LADOUCETTE, "Moeurs et usages des Hautes-Alpes", in Bulletin de la Société de Géographie, t 20, Arthus-Bertrand Lib., Paris, 1833.
  9. Abbé GUILLAUME, Recueil des réponses faites par les communautés de l'élection de Gap au questionnaire envoyé par la commission intermédiaire des États du Dauphiné, Imprimerie Nationale, Paris, 1908.
  10. Merci à Michel CLÉMENT de la Roche-des-Arnauds qui nous a communiqué ces documents.
  11. Louis JEAN, "Animaux nuisibles et braconniers", in La vie à la campagne, n°36, vol III, Hachette Ed., Paris, 1908