|
Lors de la Révolution Française, après l'arrestation des Girondins, une révolte contre la Convention Nationale se développe à Lyon, Marseille et Bordeaux. Rapidement ce sont plus de 60 départements qui se soulèvent. Selon le général de division L'ESTRADE le département des Hautes-Alpes, lui aussi, est à la veille de se mettre en état de rébellion contre la Convention. À Lyon, la révolte fédéraliste débute le 1er juillet 1793 (1). Le chef des Montagnards, Joseph CHALIER, est emprisonné puis décapité le 15 juillet par la guillotine qu'il avait fait installer rue Sainte Marie des Terreaux quelques mois auparavant. Très vite, une armée de volontaires est levée et un gouvernement de salut public organisé. Les rebelles réclament le report du décret d'arrestation des Girondins et se préparent à combattre. Les royalistes, qui ont habilement noyauté la plupart des sections de Lyon, ne sont pas les derniers à souhaiter profiter de cette occasion pour renverser la République. De plus, ils attendent l'arrivée des Marseillais, qui, disent-ils, remontent le Rhône, et le secours d'une armée composée de dix-huit à vingt mille Piémontais qui va déboucher des Alpes. Le siège de Lyon par les troupes de la République commence le 9 août 1793. À partir du 22 août, un terrible bombardement détruit les quartiers les plus riches de la cité rebelle : la place Bellecour, l'arsenal, le quartier Saint-Clair, le port du temple. L'espérance d'un secours venu de la frontière alpine disparaît après la défaite de l'armée Sarde, vigoureusement refoulée par KELLERMANN. À cette époque, un certain nombre de Haut-Alpins résident à Lyon. Parmi eux, deux Montmaurins, originaires du hameau des Vaux (2) : Jean MÉTAILLER, né le 17 juin 1743, fils de Joseph et de Magdeleine MÉTAILLER. Âgé de 50 ans, il est domestique, et habite rue de la Convention (3). François TACHET, né le 11 novembre 1753, fils de Jacques et de Françoise GAUDE. Lui aussi est domestique ; il est âgé de 40 ans, et habite rue Sainte Hélène. Jean MÉTAILLER et François TACHET sont alliés : la sœur de François TACHET, Jeanne, née le 28 février 1752 aux Vaux, a épousé à Montmaur, le 24 novembre 1778, Jean BRUNET, fils de Jacques et de Marguerite MÉTAILLER, une tante de Jean MÉTAILLER. La population lyonnaise se trouve alors divisée en deux couches hostiles. Les ouvriers maîtres, les petits patrons et la bourgeoisie haute et moyenne, exècrent la Révolution ; tandis que les ouvriers qui travaillent pour les petits patrons de l'industrie de la soie prennent partie pour la Révolution. Quant aux domestiques comme Jean MÉTAILLER et François TACHET, il se peut qu'ils participent d'eux-mêmes à la rébellion, ou qu'ils se laissent gagner à l'opinion de leur employeur ou bien encore qu'ils soient enrôlés d'office comme le suggère le procès-verbal de l'assemblée de la section de la Convention du 18 septembre 1973 (4) :
Le 9 octobre 1793, après cinquante cinq jours de siège, COUTHON, commissaire de la Convention, à la tête des troupes républicaines entre dans Lyon. La ville de Lyon doit être punie. Le décret de la Convention du 12 octobre ordonne la destruction de la ville et décide que sur ses ruines, qui porteraient le nom de Commune Affranchie, on élèvera une colonne portant l'inscription : "Lyon fit la guerre à la Liberté, Lyon fut détruit". Réintégrée, l'ancienne municipalité reçoit la mission de chercher et de désigner les rebelles qu'une commission révolutionnaire, composée de 5 membres, sera chargée de juger. La recherche des rebelles est facilitée par la délation. De peur d'être eux-mêmes victimes, les délateurs s'empressent de signaler les lyonnais qui ont pris part à la résistance. François TACHET sera dénoncé par un dénommé LOUPY dont on retrouve le nom associé avec celui de quatre autres délateurs sur certains documents où sont inscrits les noms d'une quarantaine de présumés coupables ! On peut penser qu'il s'agit de Joseph LOUPY, prisonnier élargi le 20 décembre, qui tente ainsi de passer pour un bon patriote (5). A partir des derniers jours du mois de novembre, la commission révolutionnaire siége chaque jour deux fois, le matin de neuf heures à midi, et le soir de sept heures à neuf heures, dans la salle du Consulat à l'Hôtel de ville. Elle est présidée par Pierre-Mathieu PAREIN, assisté des 4 assesseurs, Antoine LAFAYE aîné et Pierre-Aimé BRUNIÈRE à sa droite, Joseph FERNEX (6) et André CORCHAND à sa gauche. Ils portent un uniforme en drap bleu avec épaulettes, le sabre au côté, et de hauts chapeaux à panaches rouges couvrent leur tête. L'interrogatoire est généralement conduit par LAFAYE ; en moyenne, deux minutes sont consacrées à chaque suspect. LAFAYE et BRUNIÈRE se montrent les plus cléments et votent rarement la mort, alors que FERNEX et CORCHAND sont impitoyables et condamnent sans cesse. Dans ces conditions, le sort des accusés dépend de PAREIN qui se montre souvent indécis (7). Les premières exécutions débutent le 4 décembre. Des listes des condamnés exécutés sont régulièrement publiées par le Journal de Ville Affranchie et des départements de Rhône et Loire. Rapportant le motif d'accusation lors des premières publications, le rédacteur - peut-être s'est il rendu compte de la futilité des accusations (8) - ne signale bientôt plus que les noms des condamnés. Jean MÉTAILLER, est dénoncé comme commissaire des rebelles ayant gardé les patriotes incarcérés dans la prison de Roanne par une attestation signée d'Antoine-Marie BERTRAND, maire de Commune Affranchie, et 7 officiers municipaux, en date du 13 janvier 1794. Arrêté probablement le jour même, il est conduit dans une cave de l'Hôtel de Ville, où s'entassent les prisonniers en attente d'être jugés. Le lendemain matin, il est emmené dans une petite salle du premier étage voisine de la Salle du Consulat où se tient le tribunal révolutionnaire. Les prisonniers, deux ou trois à la fois, sont assis sur un banc. Vision funèbre, de la fenêtre on aperçoit la guillotine sur la place des Terreaux. Aussi, chaque détenu s'agite dans ce petit espace en proie à ses alarmes, ne pouvant supporter ni ses craintes ni ses espérances, ni l'incertitude sur son sort (9). Le tour de Jean MÉTAILLER venu, un guichetier ouvre la porte qui communique avec la salle du tribunal et lui fait silencieusement signe à de s'approcher. Après l'avoir introduit dans la salle du Consulat, il le fait asseoir sur un tabouret devant une longue table couverte d'un tapis vert où siègent les juges. Le guichetier se place derrière lui et à un pas de distance en arrière, un rang de soldats, portant l'arme au bras, l'encadre (10). Une barrière sépare le tribunal des spectateurs. Il est interrogé par LAFAYE. Cet interrogatoire est court, borné à trois questions : "Quel est ton nom, ta profession ?", "Qu'as-tu fait pendant le siège ?", "Es-tu dénoncé ?" (11). On vérifie la réponse à cette dernière question sur les registres tenus par la commission temporaire. À la suite de quoi, le président touche la hache suspendue à sa poitrine, signe que Jean MÉTAILLER doit être guillotiné, mais que celui ci ne comprend pas (12). Cette décision est immédiatement reportée par CORCHAND sur la feuille de jugement des condamnés (13). À la vue du signal du président, le guichetier met la main sur l'épaule de Jean MÉTAILLER en lui disant "Suis moi". Il l'entraîne alors à l'angle de la place et de la rue Lafont, dans la cave surnommée la mauvaise, celle réservée aux condamnés. Lorsque, pour la dernière fois la porte de ce cachot s'ouvre, on conduit Jean MÉTAILLER et les 11 autres contre-révolutionnaires condamnés avec lui sur la place de l'Hôtel de Ville où ils sont rangés en demi cercle. Les cinq juges paraissent au balcon. Le lieutenant colonel GRANDMAISON lit la sentence du haut du perron :
Le Général DECLAYE, Commandant de la place de Commune Affranchie, est chargé de faire mettre le jugement à exécution.
Le sang des victimes coule dans un fossé creusé sur la place ; les cadavres sont jetés dans le Rhône (14). À 13h55, Jean François BRECHET se retire après avoir rédigé et signé le procès-verbal. Treize guillotinés en un peu plus d'une heure ! François TACHET, comme on l'a déjà signalé, a été dénoncé par le dénommé LOUPY. Il est accusé d'avoir participé à la rébellion en tant que "Fusilier, espion des rebelles" (15). Pour ce motif, il est condamné à mort par la commission révolutionnaire le 28 janvier 1794. Le jour même, avec 45 autres condamnés, il est conduit vers la guillotine. Mais seulement 11 d'entre eux ont été choisis pour être guillotinés ; car la guillotine se révélant un moyen de destruction trop lent, on a décidé que la plupart des condamnés seraient fusillés. Aussi François TACHET est emmené plus loin, par la rue Puits-Gaillot aux Brotteaux, chemin de la Part-Dieu, pour y être fusillé avec les 33 condamnés restants (16). Une longue corde relie chaque arbre d'une allée de saules. Les condamnés sont attachés par les poignets à cette corde. À quatre pas, devant chacun d'eux, se trouve un peloton de trois hommes qui doivent les fusiller. Le signal est donné, la décharge se fait entendre. Tous les condamnés ne sont pas tués. Les survivants blessés poussent des cris affreux, la cavalerie composée de conscrits les charge à coup de sabre. La boucherie est longue. Enfin tous les cadavres des victimes restent étendus sur le sol (10). Dans les premiers mois, un moyen plus rapide encore avait été imaginé, le foudroyage (17) :
Ces foudroyages se révélaient redoutablement efficaces : plus de 200 condamnés sont foudroyés en un seul jour, le 5 décembre 1793, pour célébrer la prise de Toulon ! On rapporte que lorsque les hommes chargés de l'exécution comptèrent les condamnés et en trouvèrent 210 au lieux de 208, COLLOT répondit : "Qu'importe qu'il y en ait deux de plus ; s'ils passent aujourd'hui, ils ne passeront pas demain" (18). Au total, la commission révolutionnaire aura fait exécuter du 4 décembre 1793 au 13 avril 1794, 1 684 coupables, accusés d'être des contre-révolutionnaires, soit 732 par la guillotine, et le reste foudroyés ou fusillés. Elle a rendu à la liberté 1682 innocents, libérés avec pompe sur la place des Terreaux, au son de la musique et au bruit du canon, et condamné à la détention 162 individus suspects. Dans sa séance du 7 octobre 1794, la Convention décréta que la ville de Lyon n'était plus en état de rébellion, que cette ville pouvait reprendre son ancien nom et que le décret du 12 octobre 1793 était abrogé. Un mois plus tard, VANDERMONDE envoyé par la Convention pour étudier les moyens de relever l'industrie dans la Commune Affranchie, ne compta plus que 95 000 habitants dans la ville, alors que le recensement de 1791 avait constaté une population de 145 000 habitants !
|