Le mercredi 10 août 1898, Émile MOREL-COUPRIE, secrétaire adjoint de la section de l'Isère du Club Alpin Français et membre du comité de rédaction de la Revue des Alpes Dauphinoises, ainsi que 5 autres alpinistes descendent du train à La Roche-des-Arnauds. Reçus par le maire Joseph ROSTAIN et le brigadier forestier, leur arrivée ne passe pas inaperçue. Leur but : rejoindre les Sauvas pour gravir les pentes d'Aurouse et atteindre le pic de Bure. Ce qu'ils feront le lendemain après avoir passé la nuit à Matacharre. Cependant, sur le mont Aurouse, l'été est déjà fini, et, comme souvent à cette période de l'année, la neige est déjà tombée et va entraver la progression vers le sommet.

C'est cette "course collective" que nous rapporte Émile MOREL-COUPRIE dans le premier numéro de la Revue des Alpes Dauphinoises (1,2) :

 

PIC DE BURE (2712 m)

10 et 11 Août 1898

Course collective du Rocher-Club

La Roche des Arnauds ! Les voyageurs pour Matacharre, Pic de Bure, les Sauvas ! Changement de voiture !... A cet appel de notre commissaire et président, dans notre wagon, chacun s'ébroue. Les dormeurs s'étirent ; les fumeurs secouent la cendre des pipes ; les lecteurs replient les journaux et bientôt, en un pittoresque désordre, plus embarrassés que des portefaix agrémentés de toutes les breloques chères à Tartarin. nous allons au-devant des populations qui, impatiemment, nous attendent : Monsieur le Maire de La Roche est là ; à son côté, Monsieur le Brigadier-Forestier. Plus loin, sur la grande avenue, entre la gare et le village, accourt le tout La Roche endimanché.

Nous défilâmes ! Nous n'étions que six. il est vrai, mais si cocasses, si volumineux, si voyants, que, je vous l'avoue, nous eûmes du succès, nous eûmes du succès !


Pic de Bure (face Sud). Vue prise du col de Conode

Le Pic de Bure (massif de l'Aurouze (1) dont il est le point culminant), n'est autre que l'angle sud-est légèrement relevé du plateau de Bure qui, au nord et à l'est, s'abaisse par degrés et s'abîme subitement au sud en un à-pic gigantesque.

Le gris de ses rocs, les tons jaunis de ses marnes, l'immensité de ses clapiers, l'incohérence de ses formes, le heurté de ses couleurs, la nudité de ses croupes, le grand désoiement de ses ravins, remplissent l'âme d'une mélancolie si puissante qu'on en préfère encore la sensation à celle que donne la vue des mousses vertes et des bois touffus.

Comme toutes les crêtes qui encadrent le Dévoluy, l'Aurouze (2) est formé par les Calcaires en couches généralement minces et sonores du crétacé supérieur. Dans les hautes régions, ces couches s'épaississent et s'associent à des grès. Le crétacé supérieur repose en discordance sur les couches plus anciennes et par suite son soubassement est de nature très variée : dans les ravins de Matacharre et de la Grangette, ce sont des marnes et des calcaires marneux ; dans celui des Sauvas : des calcaires jurassiques. En descendant vers Montmaur, le chemin est taillé dans des poudingues tertiaires analogues à ceux de Voreppe et de Saint-Egrève (environs de Grenoble) quoiqu'un peu plus anciens. Ils s'associent à des couches argilo-gréseuses aux teintes très vives, lie de vin surtout, et d'un bel effet (Ravin du Rif de Lauzon).

Le Pic de Bure s'escalade un peu par toutes les faces. On y monte par le Dévoluy de Saint Etienne, Agnières ou La Cluse ; par Montmaur et les Sauvas, et enfin par Matacharre et le col de Conode.

Voici l'itinéraire choisi par notre commissaire : La Roche des Arnauds, col de Conode, ravin de la Grangette. On aboutirait ainsi à la base des rochers derrière un point coté 1942. On grimperait ensuite par les « Echelons ». (Voir Annuaire du C. A. F. 1876.)

De point en point ce programme fut rempli : sauf cependant en ce qui concerne l'horaire ; une neige onctueuse entrava notre marche. Résultat : retard énorme, train de retour manqué mais excellente nuictée chez l'estimable Dousselin au monotone pays de Veynes.

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Matacharre apparaît au détour du sentier, une heure et demie après avoir quitté La Roche. On y voit juste deux maisons : celle du garde forestier, le logement du garde-général et enfin un refuge-abri fort bien construit où dorment en été les ouvriers employés au reboisement.

Les cartes placent Matacharre sur la rive droite du ravin qui part du col de Conode. En réalité, le hameau de ce nom a dû être abandonné à la suite de l'achat de tous les terrains de la région par l'Administration des forêts.

A mi-chemin, nous rencontrons le garde venu à notre avance. Ce garde, comiquement équarri, courbe en saluts fréquents sa longue taille posée sur le socle de ses jambes trop courtes : il nous guida jusqu'à notre logis (3) où l'épouse et les nombreux enfants sont mobilisés à notre service, si prestissimo et si bien qu'on eût cru voir sortir de terre le banquet de Riquette à la Houppe.

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Au réveil (2 h. du matin), grosse déception ! Dans le ciel courent de lourds nuages, poussés par un vent chaud du midi, ils descendent sur les crêtes et menacent de tout envahir. Lamentations générales ! Les photographes geignent sur leurs clichés ! Le géologue, sur ses espoirs perdus ! Le poète croit voir sa Muse en coiffe de nuit ! Seul, notre président est à la hauteur de sa tâche : il est aussi calme que Socrate devant les menaces de Xantippe. Du reste, il a bon œil et dans l'azur brouillé, il perçoit une petite étoile, indice, à son avis, d'un revirement prochain. Il nous communique son entrain. Aussi n'avons-nous cure d'une légère tombée de grésil, avalons goulûment notre potage et ... nous partons (3 h. 1/2). Le sentier forestier qui, des Rivioures mène par le col de Conode à La Crotte, passe à quelque distance au-dessus de la maison du garde : il faudra le suivre jusqu'au col...

L'étoile avait raison. Peu à peu, la vallée s'éclaire; le ciel blanchit et bleuit par degrés : C'est le beau temps. Vivent l'étoile et le président !

Autour de nous, éparses sur le sol gris, des plaques de neige sont piquées de pins rabougris, tels d'énormes épingles vertes. Plus haut, les plaques se multiplient, se soudent et deviennent un tapis doux à l'œil mais pénible au pied. La neige lourde s'attache à la raquette. C'est un dur labeur pour celui qui " fait la trace », mais on se relaie de cinq minutes en cinq minutes, ce qui diminue la fatigue.

Une heure trois quarts après avoir quitté Matacharre, la caravane s'égrenait sur la crête de Conode.

Tournant alors à gauche, nous traversons, par une neige désespérément molle, le ravin de la Grangette, et arrivons enfin sous les rochers de Bure un peu à gauche du point coté 1942 sur la carte.

Le spectacle est merveilleux. Le soleil, déjà haut, éparpille sur la neige sa magnifique joaillerie. Ce ne sont que cristaux et facettes. On est ébloui : il faut fermer les yeux de peur d'être aveuglé.

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Un gros bloc émerge : ce sera notre abri contre la violence du vent. Au moins pourrons-nous discuter l'itinéraire d'ascension, tout en réparant nos forces déjà ébréchées par trois heures de marche.

Personne n'est d'accord sur l'itinéraire à suivre.

Devant nous, au tiers de la muraille, s'ouvre un couloir, étranglé d'abord à la base. Il s'évase ensuite pour donner accès, à son sommet, sur la crête par une brèche étroite en forme d'U. Est-ce bien la voie d'ascension qu'a suivie M. Burle ? Nous ne le croyons pas. En été, ce couloir n'est dans le haut qu'un vulgaire clapier. Le récit de 1876 parle d'échelons ! L'accès sur la crête par la brèche semble devoir présenter quelques difficultés. M. Burle les a trouvées plus bas : les derniers pas, au contraire, ont été faciles.


Sommet du pic de Bure


Vue prise du pic de Bure

Finalement, nous décidons de monter jusqu'à la base du couloir. De là, du moins, nous verrons de plus prés notre point d'attaque et notre point d'arrivée.

8 h. 35 ! Base du grand couloir. A sa gauche, des roches en gradins permettent de s'élever assez rapidement. N'étaient quelques flaques de neige à traverser dans lesquelles nous enfonçons à mi-corps, aucune lassitude ne se ferait sentir. Malheureusement, avec l'altitude la pente se redresse : le couloir s'est élargi. Plus de rocher, mais une neige implacablement molle, dans laquelle les progrès sont laborieux et lents !

A midi, arrêt sur un promontoire rocheux dégarni de neige. Nous sommes au pied de la barre qu'il va falloir franchir pour accéder sur l'arête...

— Ohé ! Ça va-t-il ?

— Pas mal !

C'est notre collègue Portier qui, sans nous prévenir, nous avait lâchés pour gravir les rochers à droite. Quand nous l'apercevons, il est en plein couloir qu'il monte en ligne directe vers la brèche. C'est donc bien là l'unique point faible de cette muraille gigantesque.

Après quelque repos, nous repartons et par une marche de flanc pénible sur des pentes de neige assez raides  (mesuré jusqu'à 55°), nous arrivons au point où la barre présente une coupure en forme de cheminée. Quelques instants après, nous abordions la crête (2 h. 15).

Notre camarade, déjà revenu du sommet, nous y attend. Il a suivi le véritable itinéraire, croyons-nous.

La marche à suivre serait donc la suivante : des prairies derrière le point 1942 (fontaine de Bure), s'élever jusqu'à la base des rochers, commencer la grimpée un peu à gauche du couloir (impraticable) qui, partant du sommet, passe au pied de la grande muraille. Escalader des marches naturelles (échelons) formées par des assises de rochers en gardant à sa droite un petit couloir terminé par une paroi verticale. De là, incliner à gauche, franchir en marche de flanc deux ou trois autres petits couloirs pour aboutir dans celui qui descend de la brèche en U. Ce dernier est limité sur la gauche par une croupe rocheuse assez inclinée qui vient épauler un promontoire de roches désagrégées. Il s'infléchit légèrement à droite à sa partie supérieure. On arrive ainsi à la barre de rochers que l'on franchit aisément par un passage formant cheminée.

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Appesantis par les derniers efforts de la montée, nous défilons lentement sur la crête de Bure, moins voyants, moins volumineux, moins bruyants qu'au départ de La Roche, mais heureux : Bure est vaincu malgré le vent, la neige, les rochers. Plus de geignements sur les clichés : seul, le bruit sec et strident du déclic qu'on presse ; le son plus nourri de la plaque qu'on change. Le géologue compterait les huîtres nombreuses sur ce plateau si la neige, les dérobant à notre vue, n'était venue arrêter le déploiement de son érudition. Le poète, quelque peu ému par les événements de la montée, s'assied en silence et contemple le spectacle. Le président tire une carte énorme, l'ouvre, s'oriente et finalement détaille le panorama. Il est immense ; il hypnotise, éblouit. Des Alpes aux Cévennes, de la Chartreuse aux Alpes-Maritimes, l'œil se repose sur un monde de pics, d'aiguilles, de vallées, de glaces. C'est plaisir pour le grimpeur d'en distinguer forme, structure, voies d'ascension. Alors, se présentent à l'esprit les péripéties de la route effectuée, les émotions de l'arrivée. On refait la course en rêve et les sensations éprouvées souvent plusieurs années auparavant renaissent plus fortes, plus nettes, se gravant pour toujours dans l'esprit.

Là se groupe sous le regard tout ce qu'on avait vu en détail, bataillon de grandeurs disséminées, Belledonne et le Viso, la Meije et l'Obiou, Chamechaude, le mont Aiguille, le Ventoux et Sainte- Victoire. A nos pieds la neige çà et là trouée de la verdure des sapins, domine la vallée sombre et triste, contraste singulier des paysages d'hiver.

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Car, malgré la saison presque printanière, nous jouissons de tous les privilèges de la course d'hiver : neige avec usage forcé de la raquette, vent sain mais froid, panorama admirablement net et... folle glissade à la descente sur les Sauvas.

Oh ! Ces inénarrables glissades ! Nos six corps assez distants les uns des autres, nous filions tassés dans le même sillon, anneaux d'un serpent fabuleux dont nos piolets et notre attirail bizarre évoquaient le dorsal menaçant. Nous glissions comme l'éclair, absorbés dans cette rare sensation de couper l'espace comme une lame, de franchir d'énormes distances en un instant, d'oublier notre qualité d'homme en nous sentant autre chose : un être nouveau, un corps qui ne sait plus où est son cerveau, un cerveau qui ne sait plus où est son corps tellement la fixité de l'attention, la fatigue, l'imprévu, l'air qui siffle, la neige qui tourbillonne, qui s'amoncelle autour des membres et les moule, nous ont saisis et emportés dans un irrésistible vertige ... Résultat probant : mille mètres de distance verticale franchis en moins d'une demi-heure, tant et si bien que vers quatre heures les six anneaux du serpent fabuleux, subitement rompus, bondissaient hors de neige pour s'acheminer cahin caha sur la sente caillouteuse des Sauvas...

Malgré le pittoresque du sentier flanqué à mi-coteau, la descente des Sauvas à Montmaur parut longue à nos jambes fatiguées. Aussi la locomotive qui, suant la fumée, nous revoitura gare de Veynes fut-elle saluée à son entrée à Montmaur de hourras enthousiastes. Vite on se case et un dernier regard d'amical adieu à Bure, notre victime, aux flancs de neige déchirés par les traces de notre vertigineux passage.

Le lendemain, une pluie fine et serrée nous fit conduite jusqu'à Grenoble.

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Pour conclure : Bure est un sommet intéressant, beau panorama dans une région bizarre. Je recommande la montée par les Sauvas en plein été aux rhumatisants que Barrêges ni Aix n'ont pu guérir. La chaleur du soleil assouplira leurs membres raidis.

Pour un alpiniste moyen, la grimpée par les « Échelons » présente grands attraits et petites difficultés.

 

Émile Morel-Couprie.

Juin 1898.

 

(1) Au sud du massif de l'Obiou.
(2) Renseignements de M. P. Lory.
(3) L'administration des Forêts nous avait gracieusement accordé l'autorisation de loger dans un de ses chalets.

 
  1. Émile MOREL-COUPRIE, Pic de Bure, in Revue des Alpes Dauphinoises, 15 juin 1898-15juin 1899, Edouard Vallier Imp., Genoble, 1899.
  2. Nous avons essayé de reproduire cette publication aussi fidèlement que possible. Les photos sont celles qui ont été prises en 1898 et qui illustraient la publication.