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PIC DE BURE (2712 m)
10 et 11 Août 1898
Course collective du Rocher-Club
La Roche des Arnauds ! Les voyageurs pour
Matacharre, Pic de Bure, les Sauvas ! Changement de
voiture !... A cet appel de notre commissaire et président,
dans notre wagon, chacun s'ébroue. Les dormeurs s'étirent ;
les fumeurs secouent la cendre des pipes ; les lecteurs
replient les journaux et bientôt, en un pittoresque désordre, plus
embarrassés que des portefaix agrémentés de toutes les breloques
chères à Tartarin. nous allons au-devant des populations qui,
impatiemment, nous attendent : Monsieur le Maire de La Roche
est là ; à son côté, Monsieur le Brigadier-Forestier. Plus
loin, sur la grande avenue, entre la gare et le village, accourt le
tout La Roche endimanché.
Nous défilâmes ! Nous n'étions que six. il
est vrai, mais si cocasses, si volumineux, si voyants, que, je vous
l'avoue, nous eûmes du succès, nous eûmes du succès !

Pic de Bure (face Sud). Vue prise du col de Conode
Le Pic de Bure (massif de l'Aurouze (1)
dont il est le point culminant), n'est autre que l'angle sud-est
légèrement relevé du plateau de Bure qui, au nord et à l'est,
s'abaisse par degrés et s'abîme subitement au sud en un à-pic
gigantesque.
Le gris de ses rocs, les tons jaunis de ses
marnes, l'immensité de ses clapiers, l'incohérence de ses formes,
le heurté de ses couleurs, la nudité de ses croupes, le grand
désoiement de ses ravins, remplissent l'âme d'une mélancolie si
puissante qu'on en préfère encore la sensation à celle que donne
la vue des mousses vertes et des bois touffus.
Comme toutes les crêtes qui encadrent le
Dévoluy, l'Aurouze (2) est formé par les Calcaires en couches
généralement minces et sonores du crétacé supérieur. Dans les
hautes régions, ces couches s'épaississent et s'associent à des
grès. Le crétacé supérieur repose en discordance sur les couches
plus anciennes et par suite son soubassement est de nature très
variée : dans les ravins de Matacharre et de la Grangette, ce
sont des marnes et des calcaires marneux ; dans celui des
Sauvas : des calcaires jurassiques. En descendant vers Montmaur,
le chemin est taillé dans des poudingues tertiaires analogues à
ceux de Voreppe et de Saint-Egrève (environs de Grenoble)
quoiqu'un peu plus anciens. Ils s'associent à des couches
argilo-gréseuses aux teintes très vives, lie de vin surtout, et
d'un bel effet (Ravin du Rif de Lauzon).
Le Pic de Bure s'escalade un peu par toutes les
faces. On y monte par le Dévoluy de Saint Etienne, Agnières ou La
Cluse ; par Montmaur et les Sauvas, et enfin par Matacharre et
le col de Conode.
Voici l'itinéraire choisi par notre
commissaire : La Roche des Arnauds, col de Conode, ravin de la
Grangette. On aboutirait ainsi à la base des rochers derrière un
point coté 1942. On grimperait ensuite par les « Echelons
». (Voir Annuaire du C. A. F. 1876.)
De point en point ce programme fut rempli :
sauf cependant en ce qui concerne l'horaire ; une neige
onctueuse entrava notre marche. Résultat : retard énorme,
train de retour manqué mais excellente nuictée chez l'estimable
Dousselin au monotone pays de Veynes.
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Matacharre apparaît au détour du sentier, une
heure et demie après avoir quitté La Roche. On y voit juste deux
maisons : celle du garde forestier, le logement du
garde-général et enfin un refuge-abri fort bien construit où
dorment en été les ouvriers employés au reboisement.
Les cartes placent Matacharre sur la rive droite
du ravin qui part du col de Conode. En réalité, le hameau de ce
nom a dû être abandonné à la suite de l'achat de tous les
terrains de la région par l'Administration des forêts.
A mi-chemin, nous rencontrons le garde venu à
notre avance. Ce garde, comiquement équarri, courbe en saluts
fréquents sa longue taille posée sur le socle de ses jambes trop
courtes : il nous guida jusqu'à notre logis (3) où
l'épouse et les nombreux enfants sont mobilisés à notre service,
si prestissimo et si bien qu'on eût cru voir sortir de terre le
banquet de Riquette à la Houppe.
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Au réveil (2 h. du matin), grosse
déception ! Dans le ciel courent de lourds nuages, poussés
par un vent chaud du midi, ils descendent sur les crêtes et
menacent de tout envahir. Lamentations générales ! Les
photographes geignent sur leurs clichés ! Le géologue, sur
ses espoirs perdus ! Le poète croit voir sa Muse en coiffe de
nuit ! Seul, notre président est à la hauteur de sa
tâche : il est aussi calme que Socrate devant les menaces de
Xantippe. Du reste, il a bon œil et dans l'azur brouillé, il
perçoit une petite étoile, indice, à son avis, d'un revirement
prochain. Il nous communique son entrain. Aussi n'avons-nous cure
d'une légère tombée de grésil, avalons goulûment notre potage
et ... nous partons (3 h. 1/2). Le sentier forestier qui, des
Rivioures mène par le col de Conode à La Crotte, passe à quelque
distance au-dessus de la maison du garde : il faudra le suivre
jusqu'au col...
L'étoile avait raison. Peu à peu, la vallée
s'éclaire; le ciel blanchit et bleuit par degrés : C'est le
beau temps. Vivent l'étoile et le président !
Autour de nous, éparses sur le sol gris, des
plaques de neige sont piquées de pins rabougris, tels d'énormes
épingles vertes. Plus haut, les plaques se multiplient, se soudent
et deviennent un tapis doux à l'œil mais pénible au pied. La
neige lourde s'attache à la raquette. C'est un dur labeur pour
celui qui " fait la trace », mais on se relaie de cinq minutes
en cinq minutes, ce qui diminue la fatigue.
Une heure trois quarts après avoir quitté
Matacharre, la caravane s'égrenait sur la crête de Conode.
Tournant alors à gauche, nous traversons, par une
neige désespérément molle, le ravin de la Grangette, et arrivons
enfin sous les rochers de Bure un peu à gauche du point coté 1942
sur la carte.
Le spectacle est merveilleux. Le soleil, déjà
haut, éparpille sur la neige sa magnifique joaillerie. Ce ne sont
que cristaux et facettes. On est ébloui : il faut fermer les
yeux de peur d'être aveuglé.
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Un gros bloc émerge : ce sera notre abri
contre la violence du vent. Au moins pourrons-nous discuter
l'itinéraire d'ascension, tout en réparant nos forces déjà
ébréchées par trois heures de marche.
Personne n'est d'accord sur l'itinéraire à
suivre.
Devant nous, au tiers de la muraille, s'ouvre un
couloir, étranglé d'abord à la base. Il s'évase ensuite pour
donner accès, à son sommet, sur la crête par une brèche étroite
en forme d'U. Est-ce bien la voie d'ascension qu'a suivie M. Burle ?
Nous ne le croyons pas. En été, ce couloir n'est dans le haut
qu'un vulgaire clapier. Le récit de 1876 parle d'échelons !
L'accès sur la crête par la brèche semble devoir présenter
quelques difficultés. M. Burle les a trouvées plus bas : les
derniers pas, au contraire, ont été faciles.

Sommet du pic de Bure

Vue prise du pic de Bure
Finalement, nous décidons de monter jusqu'à la
base du couloir. De là, du moins, nous verrons de plus prés notre
point d'attaque et notre point d'arrivée.
8 h. 35 ! Base du grand couloir. A sa gauche,
des roches en gradins permettent de s'élever assez rapidement.
N'étaient quelques flaques de neige à traverser dans lesquelles
nous enfonçons à mi-corps, aucune lassitude ne se ferait sentir.
Malheureusement, avec l'altitude la pente se redresse : le
couloir s'est élargi. Plus de rocher, mais une neige implacablement
molle, dans laquelle les progrès sont laborieux et lents !
A midi, arrêt sur un promontoire rocheux dégarni
de neige. Nous sommes au pied de la barre qu'il va falloir franchir
pour accéder sur l'arête...
— Ohé ! Ça va-t-il ?
— Pas mal !
C'est notre collègue Portier qui, sans nous
prévenir, nous avait lâchés pour gravir les rochers à droite.
Quand nous l'apercevons, il est en plein couloir qu'il monte en
ligne directe vers la brèche. C'est donc bien là l'unique point
faible de cette muraille gigantesque.
Après quelque repos, nous repartons et par une
marche de flanc pénible sur des pentes de neige assez raides
(mesuré jusqu'à 55°), nous arrivons au point où la barre
présente une coupure en forme de cheminée. Quelques instants
après, nous abordions la crête (2 h. 15).
Notre camarade, déjà revenu du sommet, nous y
attend. Il a suivi le véritable itinéraire, croyons-nous.
La marche à suivre serait donc la suivante :
des prairies derrière le point 1942 (fontaine de Bure),
s'élever jusqu'à la base des rochers, commencer la grimpée un peu
à gauche du couloir (impraticable) qui, partant du sommet,
passe au pied de la grande muraille. Escalader des marches
naturelles (échelons) formées par des assises de rochers en
gardant à sa droite un petit couloir terminé par une paroi
verticale. De là, incliner à gauche, franchir en marche de flanc
deux ou trois autres petits couloirs pour aboutir dans celui qui
descend de la brèche en U. Ce dernier est limité sur la gauche par
une croupe rocheuse assez inclinée qui vient épauler un
promontoire de roches désagrégées. Il s'infléchit légèrement
à droite à sa partie supérieure. On arrive ainsi à la barre de
rochers que l'on franchit aisément par un passage formant
cheminée.
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Appesantis par les derniers efforts de la montée,
nous défilons lentement sur la crête de Bure, moins voyants, moins
volumineux, moins bruyants qu'au départ de La Roche, mais
heureux : Bure est vaincu malgré le vent, la neige, les
rochers. Plus de geignements sur les clichés : seul, le bruit
sec et strident du déclic qu'on presse ; le son plus nourri de
la plaque qu'on change. Le géologue compterait les huîtres
nombreuses sur ce plateau si la neige, les dérobant à notre vue,
n'était venue arrêter le déploiement de son érudition. Le
poète, quelque peu ému par les événements de la montée,
s'assied en silence et contemple le spectacle. Le président tire
une carte énorme, l'ouvre, s'oriente et finalement détaille le
panorama. Il est immense ; il hypnotise, éblouit. Des Alpes
aux Cévennes, de la Chartreuse aux Alpes-Maritimes, l'œil se
repose sur un monde de pics, d'aiguilles, de vallées, de glaces.
C'est plaisir pour le grimpeur d'en distinguer forme, structure,
voies d'ascension. Alors, se présentent à l'esprit les
péripéties de la route effectuée, les émotions de l'arrivée. On
refait la course en rêve et les sensations éprouvées souvent
plusieurs années auparavant renaissent plus fortes, plus nettes, se
gravant pour toujours dans l'esprit.
Là se groupe sous le regard tout ce qu'on avait
vu en détail, bataillon de grandeurs disséminées, Belledonne et
le Viso, la Meije et l'Obiou, Chamechaude, le mont Aiguille, le
Ventoux et Sainte- Victoire. A nos pieds la neige çà et là
trouée de la verdure des sapins, domine la vallée sombre et
triste, contraste singulier des paysages d'hiver.
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Car, malgré la saison presque printanière, nous
jouissons de tous les privilèges de la course d'hiver : neige
avec usage forcé de la raquette, vent sain mais froid, panorama
admirablement net et... folle glissade à la descente sur les
Sauvas.
Oh ! Ces inénarrables glissades ! Nos
six corps assez distants les uns des autres, nous filions tassés
dans le même sillon, anneaux d'un serpent fabuleux dont nos piolets
et notre attirail bizarre évoquaient le dorsal menaçant. Nous
glissions comme l'éclair, absorbés dans cette rare sensation de
couper l'espace comme une lame, de franchir d'énormes distances en
un instant, d'oublier notre qualité d'homme en nous sentant autre
chose : un être nouveau, un corps qui ne sait plus où est son
cerveau, un cerveau qui ne sait plus où est son corps tellement la
fixité de l'attention, la fatigue, l'imprévu, l'air qui siffle, la
neige qui tourbillonne, qui s'amoncelle autour des membres et les
moule, nous ont saisis et emportés dans un irrésistible vertige
... Résultat probant : mille mètres de distance verticale
franchis en moins d'une demi-heure, tant et si bien que vers quatre
heures les six anneaux du serpent fabuleux, subitement rompus,
bondissaient hors de neige pour s'acheminer cahin caha sur la sente
caillouteuse des Sauvas...
Malgré le pittoresque du sentier flanqué à
mi-coteau, la descente des Sauvas à Montmaur parut longue à nos
jambes fatiguées. Aussi la locomotive qui, suant la fumée, nous
revoitura gare de Veynes fut-elle saluée à son entrée à Montmaur
de hourras enthousiastes. Vite on se case et un dernier regard
d'amical adieu à Bure, notre victime, aux flancs de neige
déchirés par les traces de notre vertigineux passage.
Le lendemain, une pluie fine et serrée nous fit
conduite jusqu'à Grenoble.
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Pour conclure : Bure est un sommet
intéressant, beau panorama dans une région bizarre. Je recommande
la montée par les Sauvas en plein été aux rhumatisants que
Barrêges ni Aix n'ont pu guérir. La chaleur du soleil assouplira
leurs membres raidis.
Pour un alpiniste moyen, la grimpée par les « Échelons
» présente grands attraits et petites difficultés.
Émile Morel-Couprie.
Juin 1898.
(1) Au sud du massif de l'Obiou.
(2) Renseignements de M. P. Lory.
(3) L'administration des Forêts nous avait gracieusement accordé
l'autorisation de loger dans un de ses chalets.
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